La malédiction des boulangeries

Je sors de bonne heure pour acheter le pain. Le boulanger au coin de la rue s’est installé depuis quelques semaines en pleine période de confinement, et c’est probablement en raison d’une absence de contentieux que j’ai décidé d’aller acheter mon pain chez lui.

Lorsque je suis arrivé dans ce village il y a désormais 6 ans, il y avait 4 boulangeries. Autant dire l’embarras du choix. Et puis peu à peu je les ai vues disparaître les unes après les autres.

La première qui a fermé boutique c’est celle de cette femme rondelette toujours joviale qui fabriquait des pasteis des natas , ce petit flanc d’origine portugaise que j’adore. j’ai dû être un client régulier de sa boulangerie durant une année, peut-être deux finalement, parfois avec la routine les années finissent par se ressembler toutes. Ce que j’aimais c’était sa bonne humeur en dehors du fait qu’elle ouvrait vers les 6h30 le matin, ce qui est pour moi idéal car c’est vers cette heure là que je commence vraiment à ressentir les effets de la faim. Je me lève vers 3h du matin et je passe les 3 premières heures de la journée à rassembler mes idées à les classer, les trier durant les deux premières heures et à écrire à partir de tout cela la dernière heure.

Sauf ce matin, où je ne sais pourquoi après 50 pages accumulées sans trop de peine je cale sur mon nouveau roman. Mais revenons à cette première boulangerie et à cette dame d’origine portugaise derrière son comptoir.

A un moment elle a commencé à se plaindre de la vie en générale, cela a démarré tout doucement avec des « il faut bien faire avec » des « on fait aller » jusqu’à ce qu’un matin où j’étais seul dans le magasin et où elle me balance tout en vrac : » j’ai un cancer des intestins et le fisc me harcèle suite à la délation des autres commerçants sur des contrats qui ne seraient pas clairs avec mes extras »

Et du coup je me souviens que ce jour là il me manquait 20 cents, ça ne m’arrive jamais en général mais le tout additionné a du m’entraîner à changer de boulangerie des le lendemain.

Dans le second établissement le produit phare était le croissant au beurre. Jamais de toute mon existence je n’ai dégusté de telles merveilles réunissant ce que l’on peut considérer comme un petit prodige, à la fois ce moelleux et ce croustillant savamment dosé. Jamais ! Et puis la boulangère quoique un tout petit peu plus âgée que la précédente me faisait penser à un personnage des romans de Georges Simenon revisité par l’œil acéré d’un Chabrol. Le genre de femme boutonnée jusqu’au ras du coup mais dont l’œil, un peu affolé se trouve à mi chemin entre celui de la biche aux abois et celui de ma chatte quand elle veut ses croquettes.

Bref l’intérêt de cette seconde boulangerie résidait dans une sorte d’énigme se situant à mi chemin entre les viennoiseries appétissantes et de puissants souvenirs érotiques resurgissant des ouvrages de Bernard Clavel que j’avais du dévorer à l’adolescence.

De plus il faut bien le noter l’établissement était tenu dans un état de propreté irréprochable supérieur en apparence dans mon souvenir à la boulangerie précédente. Ici pas d’affichette, pas de petites annonces, pas de tracts posés à coté de la caisse. Mais de jolies plantes vertes, des paniers de fruits confits enveloppés pour les préserver de la poussière d’emballages plastiques joliment décorés de ruban de satin. Et une odeur indéfinissable flottant dans l’air mêlant des souvenirs enfantins de pâte dorée et de parfums fruités.

Son seul défaut était qu’elle vendait du pain qui ne sortait pas de son fournil. Du pain décongelé assez dégueulasse et qui séchait avant le soir venu. C’eut été de mon seul ressort, j’aurais pu continuer à fréquenter un plus longtemps le magasin. Mais mon épouse qui a du nez et me connait par cœur, devinant qu’il y avait anguille sous roche, commença à se plaindre de plus en plus fort chaque matin du mauvais pain que je rapportais. Du coup j’ai du changer encore de boulangerie.

Pour la troisième il fallait marcher un peu plus loin mais je découvris qu’elle ouvrait à 6h ce qui franchement lui donnait un net avantage immédiat sur les deux précédentes. A cette heure là je tombais régulièrement sur le patron en marcel avec des cernes jusque là. J’ai du y aller durant une semaine et puis comme c’était l’hiver, j’ai du faire la grasse matinée une fois ou deux et m’y rendre une demi heure plus tard. Et c’est grâce à ces moments de paresse que je découvris que le patron était marié, qu’il finissait sa nuit aux alentours de cet horaire et qu’ensuite le relais était prit par son épouse.

C’était une brune de taille moyenne pas mal fichue, d’une quarantaine d’année dont les traits du visage commençaient à s’affaisser et qui souriait tristement. Certaines femmes sont douées pour produire l’ambiguïté et on ne sait jamais si on doit les classer dans la catégorie des nonnes ou des prostituées sans doute en raison d’un hermétisme affiché comme une plante exhibe sa fleur pour attirer les insectes. La femme de ce boulanger était exactement de ce tonneau là. Aussi me connaissant je me contentais d’un bonjour et d’un au revoir relativement neutre en me carapatant fond de train une fois la monnaie rendue de la main à la main.

Ce fut à peu près à ce moment là , environ un mois après que j’eusse jeté mon dévolu sur ce nouvel établissement que la seconde boulangerie déposa le bilan. Je m’en aperçu soudain par hasard en passant un soir en voiture. La vitrine avait été barbouillée de peinture blanche et une pancarte « murs à céder » indiquait que l’affaire était classée.

C’est alors que j’ai commencé à me sentir coupable de je ne sais quoi. Une impression bizarre de déjà vu. A chaque fois que je lâchais une boulangerie elle périclitait peu de temps après. Il y avait de quoi se poser quelques questions puisque dans le fond, aux heures matinales auxquelles je m’installe pour écrire, je n’ai pas grand chose d’autre à penser.

Et du coup je me suis dit que c’était une sorte d’avertissement , comme une sorte de sanction de mon infidélité en tant que client. C’est totalement absurde en apparence. Mais justement j’ai remarqué que la matière de certains textes que je trouve intéressants tirent justement leur substance d’un certain degré d’absurdité. Le tout est de prendre la pelle ou la pioche pour briser la gangue à l’intérieur de laquelle se trouve parfois un ou plusieurs trésors.

Enfin cette troisième boulangerie ne dura qu’à peine le temps de quelques saisons. Et mon épouse qui adore les potins- une matière première toujours intéressante pour les pièces de théâtre qu’elle écrit- me rapporta sa cueillette à l’heure du déjeuner en revenant de chez le boucher.

-Tu ne sais pas, j’en ai apprit de bonnes sur la boulangerie de l’angle chez le boucher.

Et là elle raconte comme on avoue une gourmandise que le boulanger de là bas -selon le boucher-est un sacré fainéant, qu’il bat sa femme et taquine la bouteille. Et que ça l’étonnerait bien qu’avec un manque de professionnalisme pareil que son affaire dure longtemps.

Effectivement cette boulangerie aussi a fermé et donc j’ai du me rabattre sur une autre encore. Ce qui est étonnant c’est que cette quatrième boulangerie est la plus proche de chez moi, je l’avais éliminée d’office car elle n’ouvre qu’à 7 heures. Et puis les rares fois où, contraint et forcé de m’y rendre, j’y étais allé, l’ambiance du magasin y était tout à fait puante.

Non pas que le commerce ne soit pas parfaitement tenu. Les vitrines étaient absolument nickel, le pain n’était pas mauvais non plus, les croissants acceptables, et même la brioche aux pralines faisait envie.

En revanche l’obséquiosité obligée des petites employées surveillées par la patronne, une maîtresse femme au ton coupant, n’hésitant pas à rabrouer les pauvres filles devant le client formait un bel ensemble propice à vomir. Il l’était d’autant plus qu’elle semblait cligner de l’œil au client, l’incitant à participer à je ne sais quelle incestueuse complicité en torturant ainsi ses victimes. Dernière chose et pas la moindre pour nos bourses peu enflées, le prix des pâtisseries est exorbitant.

Du coup pendant des mois je dû prendre sur moi pour aller chercher le pain. C’était la seule boulangerie encore debout dans le pays. Un avant gout de l’ennui qui sans doute nous attend tous en enfer, nous les clients infidèles.

Et puis il doit quand même y avoir un bon Dieu, quelle n’a pas été ma joie lorsque mon épouse s’en revenant à nouveau de chez le boucher, il y a un mois de cela m’apprend qu’une nouvelle boulangerie va ouvrir. Je vais pousser la porte dans quelques minutes et là il faudra que je sois extrêmement vigilant. Car si le pain et éventuellement les croissants sont bons c’est peut-être la chance de ma vie de me refaire une honnêteté ou tout du moins si c’est encore possible trouver de bonnes raisons pour devenir un client fidèle.

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