Une fin des temps tranquille.

Je ne suis pas ce qu’on pourrait appeler « quelqu’un de facile à vivre ». Mon épouse me le rappelle assez souvent, environ une ou deux fois par jour en ce moment et peut-être que les choses vont encore empirer du fait de ce déconfinement à venir. Sa nervosité et son inquiétude,ces derniers temps surtout, provoque chez elle un sentiment d’insécurité quant à l’avenir que je peux tout à fait comprendre, même si celui ci renforce mon agacement de plus en plus rapidement que nous nous rapprochons de la mi mai.

Le fait est que la situation n’est pas glorieuse du tout. L’argent ne rentre plus. Il ne faut pas aller chercher plus loin en général. Nous vivons à découvert le rouge et devenu presque noir , alors on jongle comme on le peut en effectuant des « aller retour » pour redevenir tour à tour créditeurs tous les 15 jours.

Pendant ce temps, j’ai lâché la peinture pour me réfugier dans l’écriture. J’ai l’impression de n’être bon à rien d’autre qu’à cela en ce moment. Et encore, quand je me relis, j’ai du dégoût la plupart du temps. Ces dernières semaines j’ai accéléré le rythme en écrivant 5 ou 6 heures par jour, et le reste de la journée impossible de penser à quoi que ce soit d’autre , je note des idées je fais des plans compliqués, je punaise tout un tas de choses aussi délirantes les unes que les autres sur les murs de la pièce où je suis. Tout cela pèle mêle, des pensées fugaces, des description en trois mots à propos d’un personnage, des recherches sur google sur tel ou tel sujet en lien avec le roman que je voudrais finir en huit semaines. Autant dire que cette histoire de déconfinement ne m’arrange pas du tout.

Je dors environs 4 heures par nuit et chaque matin lorsque mon épouse me trouve en train de tapoter sur mon clavier elle ne peut s’empêcher d’être désagréable.

-Tu écris … mossieur écrit un roman…elle passe en faisant semblant de pouffer – ça va faire rentrer les sous ça c’est sur.

Et du coup j’accuse le coup comme je le peux en serrant les dents. Avec le temps on apprend à ne pas s’énerver et à conserver le plus possible son sang froid dans l’adversité. Parfois j’ai envie de me lever de cette putain de chaise, de courir vers elle mais, comme je ne suis pas très sur de ce que je pourrais faire ensuite , la prendre dans mes bras en la serrant contre mon cœur ou la secouer comme un prunier en lui disant « tais toi »pour qu’elle me lâche – je m’abstiens.

Je ne suis pas facile à vivre mais je ne ferais pas de mal à une mouche. Jamais je ne lèverai la main sur une femme et surtout pas sur mon épouse. Non, je suis plus du genre à émettre un sarcasme quand la limite est dépassée. Un trait d’esprit acéré, mais le plus souvent je m’enferme dans le mutisme. Je m’accroche à l’écriture en prenant soin d’aller fermer la porte du bureau marquant ainsi ma désapprobation.

Lorsque j’y pense c’est totalement absurde.

J’aurais pu exploiter tout ce temps de confinement pour peindre et préparer de futures expositions. j’aurais certainement pu ainsi participer comme je le pouvais le mieux à la rassurer. Et finalement non sans une certaine fierté, ce contentement que l’on obtient naturellement d’une tâche effectuée jusqu’au bout, étaler ma production comme un marin pêcheur fatigué mais satisfait aligne des caisses de poissons scintillant de retour à quai.

Mais non. je n’ai pas du tout agis de cette façon et comme d’habitude je me sens coupable et révolté par la situation. Pour tout dire dans une « intranquillité » formidable.

Seule l’écriture me permet de retrouver un peu de calme. Pire que cela même, elle est une sorte de drogue à laquelle je me serais accoutumé ces 3 derniers mois afin de dénouer quelque chose dont j’ai besoin de me débarrasser dans l’urgence. Pour résumer la situation si je ne suis pas en train d’écrire je me tape la tête contre les murs. C’est exactement ainsi.

Pourtant il y a toujours une raison à tout, mise à part cette incroyable situation dans laquelle nous plonge l’épidémie qui pourrait avoir « bon dos » pour excuser tout un tas de comportements sibyllins.

Si je remonte le fil des événements et pourquoi je me suis lancé à corps perdu dans cette gageure d’écrire un roman je ne vois que la nostalgie qui l’aura emporté sur tout le reste. Et peut-être que le confinement aura aidé à ce qu’elle se développe comme un lierre qui peu à peu envahit tout une façade.

Juste avant que le signal de l’épidémie soit donné, ce devait être en février j’ai ouvert ma boite mail et j’ai découvert qu’un expéditeur dont le nom s’affichait en gras m’avait envoyé une pièce jointe. En général je suis très prudent avec ce genre de mails mais je me suis rappelé qu’il s’agissait d’un des abonnés de ce blog et donc j’ai développé le corps du message qui m’envoyait sur un cloud afin de récupérer un fichier PowerPoint. J’ai tenté de l’ouvrir mais, comme ça ne fonctionnait pas, j’ai laissé tombé.

Le jour suivant un nouveau message est arrivé. Cette fois en gras s’affichait le nom et le prénom d’une ancienne compagne que je n’ai plus revue depuis des années et j’ai alors compris qu’elle avait utilisé un pseudonyme pour venir lire mes articles. Sensation bizarre mais bon j’ai alors décidé de cliquer de nouveau sur le lien proposé et là j’ai regardé abasourdi se déployer un magnifique diaporama relatant mon travail de peintre et d’écrivain durant les deux précédentes années , c’est à dire depuis que j’ai décidé d’apparaître publiquement sur internet.

C’est le genre de possibilité à laquelle j’avais bien sur songé en m’affichant ainsi publiquement. Mais sur le coup j’ai été complètement désarçonné car je ne savais pas vraiment comment interpréter la chose.

Nos anniversaires de mémoire étaient à peu près vers cette date, séparés de 15 jours et je compris que c’était une sorte de témoignage amical qu’elle m’offrait pour passer le cap de mes 60 ans tout en me mettant devant le fait accompli qu’elle aussi en était à 73 puisque nous avons cet écart d’age depuis toujours. Et ma foi c’est vrai que vers le 15 février j’ai toujours une pensée pour elle sans me manifester pour autant. J’ai décidé d’enfouir le plus profondément possible, mais de la plus sale façon qu’il soit, comme on pousse la poussière sous les tapis par flemme de prendre la pelle, cette histoire qui fut probablement la plus merveilleuse comme la plus effroyable de toute ma vie.

Une histoire que je n’ai du lorsque j’y repense qu’à ma manie de vouloir écrire et d’inventer des personnages et dont la totalité du roman se trouve bien planquée dans des cartons au grenier.

D’une certaine façon c’est comme si un personnage de roman sortait d’un livre et venait demander des comptes à son auteur.

Au bout du compte je me suis senti extrêmement mal à l’aise en regardant plusieurs fois d’affilée ce diaporama et bien sur je me suis abstenu d’en faire part à mon épouse comme s’il s’agissait d’un secret auquel je ne lui reconnais pas le droit d’accéder ce qui me place en tant que complice tacite de cette autre femme qui malgré tout l’attachement que j’ai pu avoir pour elle n’est plus désormais qu’une inconnue.

Un coquille vide. Comme si toute la substance que j’aurais pu lui attribuer autrefois dans cette duplicité que me permettait l’écriture vis à vis de la soi disant réalité de la vie et donc d’elle comme de moi, s’était soudain évanouie.

En découvrant cette image de coquille vide c’est aussi ma propre coquille vide que j’ai pu voir. Comme si nous étions vraiment morts tous les deux quelques part dans le temps.

Celui que je pensais être à l’époque et celle que je pensais qu’elle était.

Tout cela balayé par les années, par l’enfouissement dans le quotidien, dans les milles et unes abdications que celui ci nous contraint à exécuter.

Et soudain une terrible nostalgie m’est tombé dessus et je crois que cette précipitation à vouloir écrire un roman est simplement lié au fait de vouloir éclaircir un peu plus cette histoire que j’ai mise de coté.

Non pas en la racontant de façon autobiographique, cela je ne puis me le permettre désormais. Mais en inventant une nouvelle histoire totalement fictive qui reprendrait ce conflit moral auquel je suis confronté.

Pour ce roman je suis parti de l’idée que la violence comme l’amour sont sans raison et que notre difficulté majeure et toujours de vouloir en trouver une que nous confondons avec les termes de responsabilité ou fautif et toutes leurs déclinaisons de noms d’oiseaux.

Nous vivons, nous aimons, nous tuons sans raison et cette urgence à vouloir aller au bout de ce roman avant la seconde vague de l’épidémie , bien plus terrible que la première je le pressens, dépasse de loin ma petite personne c’est une sorte de leg que naïvement je désirerais laisser avant de m’évanouir définitivement comme le génie de la lampe une fois tous les vœux exigés achevés

Cette nostalgie qui nous rend à la fois glorieux et honteux d’être qui nous sommes est sans doute le dernier sursaut de notre ego afin de tenter de survivre à l’irrévocable.

Je n’ai pas répondu au dernier mail envoyé. Il y avait à la fois tellement et si peu de choses à dire que j’en ai été incapable. D’une certaine manière je suis tout autant responsable qu’innocent de toute cette violence et de tout cet amour que notre cœur et notre esprit encore tellement immature, ne peuvent pas comprendre. Et lorsqu’ils croient enfin y parvenir tout cela leur échappera encore car la violence et l’amour sont de l’ordre de l’inhumain nous n’avons aucun moyen d’y accéder vraiment tout au plus ressemblons nous à Sisyphe qui le matin fait rouler son rocher pour le voir dégringoler chaque soir.

Alors il faudra se remettre au travail et pousser encore plus avant ce rocher , tout en maintenant le cap qui est de conserver le calme au sein même de toute impératif d’urgence. Dénouer patiemment et surement chaque nœud de cette histoire qui se construit parallèlement à une autre plus générale.

Pour exprimer à fois la beauté et l’effroi de l’impuissance humaine à accepter les choses telles qu’elles sont j’ai choisi d’opposer un enquêteur fatigué de la vie à un sérial killer infanticide. A un moment donné dans l’inspiration que provoque l’écriture une image a resurgit d’une petite fille en haillons sur une photographie noir et blanc aux tons passés.

Je crois que cette photographie me hante depuis de nombreuses années. C’est une photo de ma mère lorsqu’elle était fillette et qu’elle gardait les vaches pendant l’occupation, quelque part au fond de la Creuse. Cette image, je ne sais encore pourquoi cristallise énormément d’éléments qui tournent autour de cette pensée d’impuissance à comprendre comment aimer et tuer sans bavure comme le feraient les animaux dans une sorte d’immanence proche de cette notion de pureté qui nous hante tellement autant qu’elle nous empoisonne.

Ce peut-être aussi tout simplement une prise de conscience que l’adolescence s’achève enfin et qu’il est désormais temps s’il n’est pas trop tard de passer à l’age adulte.

En tous cas quelque soit l’issue de cette histoire en train de s’écrire je ne peux pas me leurrer elle a forcément une fin.

Ce pourrait aussi être réconfortant de penser que ce powerpoint envoyé ainsi par delà les années et une sorte de rituel, un exorcisme qu’une femme ayant en même temps que moi atteint la maturité envoi pour se détacher d’une partie d’elle et qui l’encombrait encore pour progresser plus avant dans la sérénité.

Ce pourrait être tant de choses finalement comme aucune de toutes ces choses et n’est ce pas là justement la source vive de toute inspiration que de chercher encore des buts, des raisons, des preuves qui finiront au mieux sur les étagères des bibliothèques et au pire dans de vieux cartons dévorés par les mites.

L’inspecteur Blanchard c’est surement moi en grande partie. Ce moi qui se débat mollement ou farouchement parfois encore hypnotisé par le chant des sirènes, par l’incohérence profonde qui se tient sous n’importe quel récit. Il tente de résoudre une enquête dans une désorganisation presque totale si ce n’est quelques vagues éléments mais surtout le souvenir d’une défaite magistrale à n’avoir pu en résoudre une autre bien plus ancienne. Cette énigme de ne pas avoir sur trouver au fond de lui même suffisamment de naïveté ou de sagesse pour transmuter le sacré en ordinaire. Ce sacré dont on lui rabâche les oreilles depuis si longtemps et qui l’a entraîné au confins du mysticisme et de l’épopée grotesque avant de comprendre que le vent était soudain tombé, que le calme planait sur toutes les eaux et qu’il n’allait pas tarder à inspirer du fond de leur ennui aux hommes la tempête.

Nous voici au bord du temps des masques sur ajoutés aussi burlesque cela soit il cela sera comme une sorte de contrainte d’obligation nouvelle qui bien plus que d’avoir à nous protéger des pandémies nous protégera de toute velléité de mysticisme forcené.

Quand pour simplement respirer il nous faudra abattre les masques alors cette chose si simple sans doute reforgera t’elle un nouveau paradigme. Nous n’aurons plus besoin de nous évader dans l’ailleurs, de croire en un dieu pour le conspuer ou l’adorer quand les difficultés et les joies reviendront à nouveau. Les temps seront accomplis une bonne fois pour toutes. Ce sera la fin du roman pour moi et la fin des temps pour tous.

Alors la tranquillité viendra et elle aura le regard que nous voudrons bien lui donner.

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