Bandini

Pas la peine d’aller à la mine pour s’enfoncer sous terre. C’est cette phrase que je ne cesse de me dire en marchant. Je viens de quitter Montrouge j’arrive à la porte d’Orléans et là je me dis que je n’ai pas envie de prendre le métro. Il faut que je marche pour évacuer cette putain de journée.

Ça fait quelques jours que j’ai trouvé ce job d’enquêteur, il était temps parce que j’ai deux mois de retard pour payer le terme de la piaule que je loue au mois à Château Rouge dans un hôtel miteux. La concierge a toujours été sympa avec moi jusque là mais ces derniers temps une petite gène semble avoir mis fin à l’entrain qu’elle déploie pour me saluer.

Du coup je prends aussi mes précautions pour éviter de la croiser dans l’escalier. Je crois que c’est à cause de ça que je traverse tout Paris à pied dans les deux sens. Je pars à l’heure de sa sieste et je reviens tard le soir lorsque la loge est fermée.

Autant dire que j’ai une sacrée forme à marcher ainsi 4 heures par jour.

Sinon le matin je me réveille de bonne heure sans réveil. Je me suis crée cette habitude. Les premiers jours j’ai eu un peu de mal bien sur mais je me suis dit serre les dents on n’a jamais rien sans rien. Et au bout d’une vingtaine de jours ainsi c’était dans la boite, je m’étais crée une jolie habitude.

Je noircis une dizaine de pages de 4h à 8h environ, une fois le café bu je relève les manches et je m’y colle à fond. Ça aussi c’est seulement le fruit d’un entrainement, une habitude. Les premiers jours j’ai sué comme un bœuf pour pondre un paragraphe ou deux.Puis à force j’ai commencé à prendre un peu plus d’assurance et désormais comme pour la marche je pense avoir atteint ma vitesse de croisière parfaite. Si tout va bien j’espère boucler le tout vers la fin de l’année. Ensuite je me la coulerais douce quelque part au soleil. J’hésite encore entre l’Espagne le Portugal et le Mexique mais je ferai comme j’ai l’habitude de le faire, au dernier moment j’écouterai mon intuition.

Cette forme je la dois à l’auteur américain John Fante et à son héros Bandini. Je viens de terminer la lecture de « Demande à la poussière » et du coup j’ai relevé un nombre incalculable de similitudes avec ma vie parce que comme lui je suis parti pour devenir un grand écrivain, je ne vois rien d’autre à faire de ma vie.

J’ai à peu près tout fait pour me retrouver seul comme un rat, j’ai coupé tous les ponts, la famille, mon grand amour de jeunesse, mes projets d’étude, et même celui que j’avais imaginé être jusque là ,c’est venu ainsi sans crier gare, un matin j’ai décidé de tout jeter à la corbeille comme un brouillon mal fagoté. Ensuite j’ai ouvert la porte et je me suis lancé dans le vide je me suis dit que je n’avais pas grand chose à perdre voilà tout.

Je suis resté sonné quelques jours pour être franc. La perte des points de repère c’est ce qu’il y a de plus difficile à accepter. Mais on ne peut pas y échapper j’ai remarqué. Quand tu perds tes points de repère pour une raison ou une autre la seule chose à faire avant tout autre chose c’est de t’en créer de nouveaux.Et là justement le fait d’avoir trouvé ce job tombe vraiment à pic parce que en dehors du fait d’écrire tous les matins, la journée était devenue plutôt vide le reste du temps.

J’ai tout de suite repéré par exemple que le pire endroit où il ne fallait surtout pas que je m’attarde était la petite salle où se trouve la machine à café. J’ai du y mettre les pieds la première fois par mégarde et j’ai vite compris. J’ai eu l’impression que mon énergie s’échappait de tout mon corps comme dans un sauna, sauf que ce n’était pas la chaleur qui provoquait cela mais le ressentiment de toutes ces personnes pour qui :

« c’était un putain de boulot de merde, mal payé, on ne sait pas si le contrat va être renouvelé, et puis ce connard ou cette connasse avec ses grands airs tout heureux d’avoir découvert des anomalies fameuses lorsque j’ai été écouté… »

Bref. J’ai du rester quelques minutes à peine à siroter mon café en les écoutant et j’ai dit non surement pas l’endroit où traîner et j’ai rejoint ma place, remis mon casque sur les oreilles et j’ai serré les dents.

J’adore le quartier de Saint-Michel, ça grouille de vie lorsque j’arrive là vers 21h. Tout un tas de jeunes de mon age qui poursuivent leurs études, inscrits dans les facs toutes proches. Ca discute ça discute pour changer le monde croirait -t’on mais à la vérité ce n’est pas du tout cela. Si on observe attentivement et surtout froidement les choses les mecs sont là pour tenter leur chance afin de tirer un coup et les nanas les attendent au tournant. Donnant donnant… c’est ça la loi faut pas aller chercher bien loin.

Du coup je regarde à gauche et à droite et je m’enfile dans la rue Saint-André des Arts pour aller faire un petit tour vers Saint Germain des Près. C’est très surfait d’ailleurs ce quartier, rien à voir avec ce que cela a pu un jour être. Un quartier qui vit sur ses lauriers et voilà tout. Comme pas mal de gens qui y vivent d’ailleurs, c’est le coin des écrivains, des éditeurs, des galeries d’art …. j’ai l’impression qu’ici une pompe géante s’est pointée un jour et qu’elle a aspiré tout le génie qui pouvait s’y trouver. Il n’y a plus rien. Sauf un ou deux cafés sans trop de chichis où j’aime aller.

J’adore ces petits bars où durant quelques minutes tu peux bien être qui tu veux. Moi je ne lâche pas l’affaire je suis toujours un grand écrivain. C’est le seul personnage que je montre toujours. Sans en faire trop quand même je ne cherche pas du tout à écraser qui que ce soit. C’est plus pour moi.

Ensuite je reprends la route vers Château Rouge. Une fois que j’ai bien fait le pitre j’ai comme une nouvelle énergie, une légèreté et une souplesse formidable. Enfin j’atteins l’entrée de l’hôtel , je grimpe quatre à quatre les étages qui me conduisent à ma piaule, je referme la porte derrière moi. Et là je m’assois sur le bord du lit et je regarde durant quelques instant les cafards qui vont peu à peu grouiller un peu partout sur les murs sitôt la lumière éteinte.

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