Un flot ininterrompu de conneries

Je me suis levé du canapé j’ai attrapé la télécommande posée juste devant moi et d’un coup de pouce j’ai appuyé sur le bouton vert pour en finir avec le flot ininterrompu de conneries. Je suis resté quelques secondes face à l’écran noir et j’ai fermé les yeux. C’était le mois de mai, le début du mois de mai et par la fenêtre entrouverte une odeur de jasmin s’est faufiler jusqu’à mes narines. Je ne savais pas quoi faire de mes dix doigts j’ai eut peur juste l’espace d’un instant.

C’est à ce moment là que j’ai entendu les oiseaux dans la cour, ils s’en donnaient à cœur joie, j’aurais juré qu’ils étaient des dizaines à se passer le mot, alors j’ai tourné la tète et j’ai vu qu’il faisait encore beau et j’ai eu envie de sortir pour fumer. Il devait y avoir une bonne vingtaine de choses à faire en urgence dans la maison d’après ce que m’avait dit Hélène, mon épouse et cette masse de boulot était restée en plan depuis une bonne semaine. J’étais au chômage depuis une année et les aides tombaient chaque fin de mois ou parfois au début du mois suivant. J’avais fini par apprécier fait d’être à la maison toute la journée. Hélène partait tôt le matin à l’hôpital, et nous nous retrouvions le soir. Elle me racontait sa journée et me demandait si j’avais avancé sur mon nouveau roman. Alors je lui mentais en tentant de mimer l’enthousiasme du gars satisfait de lui-même d’avoir pondu ses 10 pages.

J’ai réussi à donner le change les premiers mois et puis petit à petit Hélène a fini par comprendre que je la baratinais. Je ne sais pas exactement quand elle s’est aperçue du pot aux roses mais peu à peu j’ai remarqué que son regard avait changé lorsque je l’accueillais à bras ouvert le soir avec ce sourire que je lui adressais pour bien marquer le fait que j’étais satisfait. Au bout du compte un soir elle m’a regardé un peu plus longtemps que d’habitude. Elle devait être un peu plus fatiguée ce soir là. Elle m’a juste dit

-C’est bien-dans un soupir. Puis son regard a dérivé vers l’horloge de la cuisine il devait être l’heure des informations.

-Tu peux allumer la télévision pendant que je débarrasse elle a dit sur un ton neutre.

Et je crois que c’est le premier soir où nous ne nous sommes plus dit grand chose ensuite.

Au chômage les journées passent bizarrement, parfois elles semblent interminables et d’autres fois non. La semaine file sans même qu’on se rende compte. Et puis on ne sait plus trop quel jour on est. Les weekend ressemblent à tous les autres jours de semaine.

Nous avons enchaîné ainsi de nombreuses soirées. Hélène rentrait, j’avais préparé le repas et mis la table, nous dînions et on finissait dans le salon devant la télévision. On regardait une émission de variété, une série policière, parfois un documentaire. C’était assez large comme éventail. Et puis parfois je disais:

– Ça te dit un cornet ? Elle hochait la tête en signe d’acceptation et je filais vers la cuisine pour aller les chercher.

Hélène s’endort devant la télévision. Soudain elle se réveille et elle essaie de comprendre ce qui s’est passé, du coup j’essaie de lui raconter mais des les premiers mots elle dit- je suis crevée je vais me coucher- Alors on s’embrasse et elle monte vers la chambre tandis que je prends la télécommande pour chercher un nouveau programme. J’adore les films de science fiction et j’en profite pour voir les nouveauté sur le canal de VOD de notre abonnement. Souvent je m’endors aussi sans avoir pu aller jusqu’au bout du film.

Quand je me réveille il est souvent 2 ou 3 heures du matin et ça ne me dit rien de monter me coucher. Je me sens en forme alors je file au bureau devant l’ordinateur et j’ouvre mon traitement de texte. Rien ne vient.

Alors je commence à traîner sur le net pour chercher des articles sur « comment raconter une bonne histoire » comment bien construire un personnage. En général ça se termine souvent par des vidéos ou une femme, un homme racontent leur vie . Ce sont toujours de fameuses histoires et qui donnent envie d’écrire des romans. A la fin ils proposent souvent un bonus. Visitez mon site, allez voir mon blog, inscrivez vous à ma lettre d’information.

J’ai du m’inscrire à tout un tas de sites car tous les matins je reçois une flopée de propositions toutes plus alléchantes que les autres pour m’aider à écrire mon roman.Ce sont des coach qui ont plus ou moins publié un bouquin et qui, forts de cette crédibilité s’en donnent à cœur joie pour s’imposer en donneur de leçons.

Je crois que cela m’était nécessaire de chercher ainsi à être réconforté, d’obtenir de l’aide. J’ai même acheté quelques formations histoire de tenter de me cadrer un peu quand j’ai cette sensation désagréable que ma vie part plus ou moins à veau-l’eau. je crois que ça me rassure un moment.

Et du coup je reçois chaque jour tout un tas d’informations qui ont plus trait au développement personnel, que de bons conseils pour écrire un roman. Chaque matin ça démarre par un slogan, une injonction à fouiller en soi pour rassembler un brin de motivation : comment se dire que tout va bien dans le meilleur des mondes, comment s’organiser, comment ceci, comment cela et au final il ne m’est plus resté autre chose que la sensation d’une épaisse confusion avec un sentiment d’échec magnifique.

C’est à peu près cet ensemble de pensées qui m’attache toute la journée sur le canapé devant la télévision allumée. Avec à l’heure du déjeuner une pause pour me faire un sandwich ou deux. Il en résulte à la fois une sensation de vide inouïe qui ne cesse d’alterner avec un trop plein, le sentiment que je pourrais exploser d’une minute à l’autre en milles fragments gluants qu’Hélène en rentrant découvrirait sur les murs le sol et le plafond du salon. Ce sont de sales journées la plupart du temps il faut bien être honnête.

Il y a toujours plus ou moins un moment où l’intensité du malaise est si forte qu’une force inconnue me bouscule dans un demi sommeil. Alors je me lève et me rend devant mon ordinateur et là j’écris tout ce qui me passe par la tête parce que c’est la seule solution que j’ai découvert pour atténuer la douleur. C’est un peu comme sucer un clou de girofle lorsqu’on a une rage de dents.En général ça ne dure pas longtemps et de toutes façons on sait pertinemment que ça finira chez le dentiste.

Soudain la sonnette de la porte d’entrée m’a réveillé. Il doit être aux environs de 16h.

-Qui peut bien venir sonner à cette heure là ? je me suis dit. Une inquiétude immédiate, un dérangement en tous les cas.

Je suis allé regarder à la fenêtre de la cuisine qui donne un point de vue sur l’entrée mais comme je ne voyais rien, je me suis décidé pour aller ouvrir. Il n’y avait personne.

Je suis sorti dans la rue pour regarder à droite et à gauche, personne non plus. C’était intriguant. Du coup je suis revenu au salon et j’ai du m’assoupir encore une fois et dans un demi sommeil j’ai entendu des coups sourds cette fois. Je me suis relevé pour aller ouvrir directement cette fois . Toujours personne.

J’allais revenir au salon à nouveau quand j’ai entendu comme une voix dans ma tête qui disait « ah c’est toi ». J’ai senti mon corps tout entier frissonner parce que j’ai eu la nette impression que cette voix venait tout droit de l’enfer.

Et là je me suis dit -voyons voir cette liste de choses à faire pour la maison il faut en terminer une bonne fois avec ce flot ininterrompu de conneries.

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