Quintal

Hermann sortit de la douche s’essuya et aperçut soudain son reflet brouillé dans le miroir. Il avait dépassé la cinquantaine depuis quelques jours et le désastre qu’il constatait dans le reflet embué le rendit maussade. Il passa le coin de la serviette sur la surface de la glace et découvrit peu à peu l’horrible réalité. Il était devenu ce qu’il avait toujours refusé d’être, un homme ordinaire, obèse, une masse énorme et rose se mouvant avec difficulté. Pour s’enfoncer encore un peu plus dans cette prise de conscience, il posa un pied sur la balance pour déclencher l’affichage digital, et une fois qu’il fut certain que l’engin fonctionnait encore après des mois d’oubli, il posa le second pied puis posa l’énorme masse de chair, de graisse, de muscles d’os et de tendon sur le fin plateau de verre.Une fois cette opération terminée il constata que l’affichage s’affolait et qu’il atteignait désormais pas moins de 110 kg. Il avait largement dépassé le quintal.

Cela l’ébranla profondément. Comment en était il arrivé là ? Et soudain il eut des visions de lui-même lorsqu’il était encore jeune et fringuant, et fut assaillit par une immense nostalgie.

Bien sur l’age pouvait expliquer en partie un tel laisser aller. Cela faisait des années qu’il n’était plus vraiment attaché à sa propre image, qu’il avait abandonné l’idée de toute séduction. Lorsqu’il y réfléchissait cela remontait à son mariage avec Hélène quelques années plus tôt, environ 7 ans calcula t’il avec peine.

Ils formaient désormais un couple comme tant d’autres et ce n’était ni le désir ni la passion qui les préoccupaient mais bien plus le respect des horaires, des habitudes et, surtout pour elle, parvenir à réaliser les projets incessants qu’elle avait l’art d’installer dans le temps, dans la durée afin d’occuper leur esprit.

La vérité est qu’il était constamment affamé. Bouffer le rassurait en l’aidant à combler un immense vide dont il n’arrivait ni à entrevoir les limites ni les raisons.

Hermann était cadre supérieur dans une SSII et gagnait très bien sa vie.Il savait correctement gérer le stress en se bardant de maintes astuces d’organisation qui lui permettaient de ne pas perdre de temps. Le bonus auquel il était devenu à croc était de suivre avec satisfaction et ce matin et soir , sur son écran l’ascension globale de tous les indicateurs mis en place et qui rendait son entreprise florissante. Il était entré dans cette boite 2 années plus tôt et, en tant que directeur des opérations il avait su remettre de l’ordre en colmatant un nombre incalculable de brèches par où l’argent s’écoulait. Ces brèches étaient bien sur principalement dues au temps perdu. Il en avait obtenu une certaine fierté en même temps que les félicitations de son boss qui le tenait, de toutes évidences en grande estime, ce qui n’était pas le cas bien sur des autres membres du personnel de la boite pour qui l’arrivée du nouveau directeur et l’imposition de nouvelles contraintes pondues par celui-ci, agaçaient prodigieusement. Mais Hermann n’allait pas se démonter en sombrant dans le sentimentalisme. Il collait une réunion quand ça n’allait pas , donnait des directives et mettait un point d’honneur à ce que celles-ci fussent respectées rigoureusement.

Après un licenciement économique brutal et des mois de chômage qui lui laissaient encore à l’âme une blessure mal refermée, ce nouvel emploi était sa chance et il comptait bien ne pas la laisser filer. Aussi redoublait-il d’un zèle qui aurait paru suspect à bien des dirigeants sauf à Waël Karamé, son patron d’origine Libanaise, dont le leit motiv était de faire du chiffre à n’importe quel prix. Les deux hommes avaient presque fusionné ensemble tant ils s’étaient découvert de nombreux points communs lors de l’entretien d’embauche.

Keramé avait surtout séduit Hermann parce qu’il faisait montre d’une énergie et d’une motivation exceptionnelle, c’était un jeune type d’une quarantaine d’année probablement issu d’un milieu modeste de la banlieue Lyonnaise. Un gars pour qui l’action était à privilégier avant tout et Hermann avait saisi aussitôt qu’il allait compter sur lui pour ne pas être entravé, pour qu’il lui aplanisse le terrain en s’occupant de toute la lourdeur administrative,les plannings et la gestion des sales gosses que sont les chefs de projets.

En examinant son ventre tombant et lorsqu’il surprit le reflet triste de son postérieur que lui retourna un autre miroir il se sentit soudain submergé par un mélange de tristesse et de colère dont il mit quelques secondes à vouloir identifier la source. Bien sur il avait vieilli comme tout le monde et il pensait en avoir terminé depuis longtemps avec ses préoccupations narcissiques aussi ce sentiment étonnant valait-il selon lui un examen de conscience un peu plus poussé. C’était après tout une sorte de brèche comme les autres qu’il pourrait probablement réduire par le bon sens et la mise en place de quelques nouvelles contraintes. Cependant avant d’échafauder ce processus il était évidemment impératif de mesurer les risques, d’avoir une idée global du pourquoi et du comment, et ne surtout pas avoir peur de mettre les mains dans le cambouis.

Soudain il eut la sensation de revenir à la source et émis un soupir de soulagement. En descendant de la balance il venait de se remémorer une scène qui sans doute avait impulsé toute une suite de conséquences inconscientes, un grain de sable enrayant le mécanisme tout entier de son engouement encore intact jusque là. Et ce grain de sable portait un nom et possédait un visage c’était celui de Dina l’épouse de Waël Karamé


C’était une magnifique femme aux cheveux longs dont la couleurs se rapprochait du roux et dont les yeux verts pâles lorsqu’ils se plantèrent dans ceux d’Hermann semblèrent y lire à peu près tout ce qu’il désirait dissimuler. Le sujet de conversation portait sur le nombre de jours de congés payés dont il pourrait légalement bénéficier la première année.Un sujet qu’il avait estimé la durée globale à quelques minutes seulement et dont ils avaient décidé de débattre en buvant une tasse de café assis tous les deux dans l’open space, à l’emplacement où elle s’occupait de redispatcher les appels clients de la Hotline vers les différents intervenants des projets en cours. Du coup leur conversation fut interrompue plusieurs fois et cela dura presque une demie heure avant qu’elle ne prenne un ton coupant finalement pour le congédier comme un vulgaire subordonné, lui Hermann le sauveur providentiel de la boite ! Il se souvenait à présent de ce coup de canif à son orgueil et s’il tentait d’en saisir la raison-provenant d’une femme c’est toujours risqué- songea t’il, il finit par se dire que c’était bien plus une raison sentimentale que véritablement professionnelle qui avait poussé Dina à le traiter ainsi.

Il fut soudain ravit de sa petite découverte et tout en se brossant les dents il se fit un clin d’œil en se félicitant intérieurement. La femme du patron était tout simplement jalouse de lui, c’était cela la raison pour laquelle elle s’était montrée blessante. Et cela lui ouvrit la porte à mille supputations nouvelles concernant l’affection que pouvait lui porter Waël Karamé qui lorsqu’ils avaient conclu l’entretien d’embauche favorablement avait ajouté, emballé.

-Avoir dans notre entreprise un homme d’expérience comme vous est vraiment une chance, nous allons faire du bon boulot.

Et ils s’étaient serrés la main longtemps Hermann s’en souvenait comme si c’était aujourd’hui. Comme si le temps s’était soudain arrêté dans cette poignée de main. Alors il se demanda soudain s’il ne s’était pas complètement égaré dans la bouffe tout simplement parce qu’il ne voulait pas s’avouer quelque chose dont il ne voulait surtout pas entendre parler et ce quelque chose à bien y réfléchir c’était qu’il était tombé amoureux de son patron.

En recrachant l’eau du gobelet Hermann chassa ces idées rapidement de son esprit. Ce qu’il comprenait tout à coup c’est que la cinquantaine, le chômage, la vie en entreprise l’avait tellement brisé intérieurement qu’il était désormais incapable d’aborder un comportement sensé être  » professionnel ». Un comportement de tueur dépourvu d’empathie comme il savait si bien le faire autrefois. L’empathie tellement longtemps refoulée pour des raisons de « sang froid » de stoïcisme organisationnelles, en raison de vieux clichés guerriers, suintait désormais de lui-même comme issue de la graisse qui l’enveloppait tout entier de son épaisseur protectrice. Nul doute que s’il continuait ainsi, sur cette lancée, il finirait comme certains dépravés dont il avait lu les tristes exploits, à aller tailler des pipes la nuit dans les allées du bois de Boulogne.

Comme tous les matins avant son départ il se présenta devant Hélène pour l’embrasser et comme elle le faisait tous les matins elle lui épousseta les épaules d’une caresse, ajusta le nœud de sa cravate et en l’embrassant tendrement lui dit

– A ce soir gros, ne rentre pas trop tard.

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