Tenir dans la profondeur

Je l’ai observé attentivement parce que je voulais faire pareil. Je voulais être lui,fatigué d’être moi.

L’apnéiste m’a fait un petit geste de la main, un clin d’œil puis il a ouvert la bouche et il a bloqué sa respiration. Assis sur le quai j’ai reproduit comme je le pouvais ces préliminaires, ostensiblement nécessaires pour s’enfoncer dans les profondeurs.

Mais comme toujours là n’était pas l’essentiel. L’essentiel n’est jamais ostensible.

Enfin ce fut mon tour de sauter,de vivre l’expérience.

Je ne faisais pas partie du club. J’étais juste là pour les vacances, des vacances au bord de la mer et je traînais des journées entières à marcher sur les plages. Seul parfaitement, un coup de tête m’avait soudain projeté ici à Kalymnos. Et c’est là que j’avais rencontré la petite bande de pêcheurs d’éponge. Depuis chaque matin je partais depuis la chambre que je louais à Pothia tout comme ce scooter et me rendais à Vathi sur la partie est de l’île.

Il fallait partir tôt avant que la chaleur ne devienne trop ardente, vers les 7h après un petit déjeuner frugal et mes deux heures d’écriture matinales j’enfourchais ma machine pétaradante et longeais la cote entre la montagne pratiquement chauve et l’horizon. La couleur de la mer me rappelait des passages homériques de l’Odyssée et je me demandais comment le poète avait pu déceler quelque chose de « vineux » dans la couleur sombre du bleu qui au loin se confondait avec celui du ciel. C’est au couchant le soir lorsque je revenais que je parvenais au plus proche de mes déductions.

Enfin j’arrivais après une bonne demi heure de virages incessant sur le promontoire d’où je pouvais apercevoir tout en bas le petit port. Je coupais le moteur et mettais l’engin au point mort à la fois pour économiser du carburant et profiter du silence tout en dévalant la route goudronnée. Le matin il faisait frais et ma chemise claquait sur ma peau, j’avais la sensation d’emmagasiner la fraîcheur pour en faire provision pour plus tard quand le soleil darderait ses rayons brûlant sur tout ce qui se dresse devant lui sur terre et sur eau.

J’avais emporté quelques romans avec moi et bien sur mon carnet pour noter mes impressions mes idées. Je m’installais au bout du quai et restais ainsi à contempler tour à tour la mer tantôt les touristes qui arrivaient par grappes vers 10h. Après un déjeuner frugal constitué de pain frotté d’ail et d’huile d’olive et un peu de fromage je faisais généralement une sieste à l’ombre d’un massif de bougainvilliers énormes qui débordait d’une propriété un peu plus loin. Lorsque j’émergeais le soleil était bas, les touristes étaient partis et c’était l’heure des autochtones. La plupart du temps des femmes entre deux ages qui papotaient avec force gestes et rires. Elles parvenaient sur le petit quai et comme si de rien n’était elles sautaient dans l’eau noire désormais tout habillées avec leurs chapeaux de paille. Une fois dans l’eau elle continuaient leur discussions par petits groupes. Cela ne durait pas très longtemps, elle empruntaient une petite échelle pour remonter toujours en discutant et repartait vers le centre du village en laissant de petites flaques qui s’évaporaient rapidement car en fin d’après midi la chaleur était toujours torride.

Je crois que ce fut juste après que j’ai rencontré le petit groupe de pécheurs, il y avait quelques jeunes de mon age et puis un homme plus âgé sec comme un coup de trique, je ne sais plus comment nous en sommes venus à sympathiser. Peut-être que ma nature silencieuse ressemblait à la leur par delà le strict minimum de mots qu’ils échangeaient.

Lorsque je mis à les observer je restais étonné du temps qu’ils pouvaient rester sous l’eau. et je me mis naturellement à jeter un œil de plus en plus souvent à ma montre, ce que je ne faisais que rarement depuis que j’étais arrivé dans les îles du dodécanèse évidemment.

De tous c’est le plus agé qui restait le plus longtemps sous l’eau, et lorsque il refaisait surface il n’aspirait pas l’air sauvagement comme les plus jeunes. Je crois que de tout le processus de l’apnée c’est ce moment là, ce moment où le plongeur retrouve la surface qu’il manifeste sa maîtrise de son art. Respirer aussi tranquillement comme si rien ne s’était passé de particulier après avoir touché le fond de la mer. S’en revenir aussi tranquille que lorsque on est arrivé. Voilà l’essentiel de ce qui me fascinait et évidemment je n’avais alors qu’une envie c’était d’essayer à mon tour.

Je fis quelques essais avec eux et ma capacité thoracique malgré la cigarette que je pratiquais déjà était assez bonne, je n’avais pas trop de difficulté à nager vers le fond et même à le toucher. C’était des moments sensationnels de silence et de sensation. Le poids de l’eau sur le corps que l’on ne sent pas, cette aisance à voler littéralement vers la profondeur tout en ouvrant en grand les yeux. Et puis une bulle ou deux qu’on lâche comme une aumône à la respiration au sang et au cerveau pour que se maintienne l’équilibre durant la durée de l’expérience. Et puis le fait de sentir qu’il faut remonter, réorienter tout le corps dans l’axe de la lumière et battre des jambes tranquillement sans brusquer les choses pour atteindre à nouveau la surface.

Cependant à chaque fois je ne pouvais pas m’empêcher de respirer goulument en retrouvant l’air libre tout comme mes jeunes camarades je ne possédais pas encore cette expérience des frontières que possédait le vieux plongeur qui me toisait en riant doucement.

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