Exhumation.

Elie venait d’avoir 25 ans et il pouvait être fier de lui. Cependant une gène légère, comme une fibre de viande coincée entre deux dents ne lui permettait pas de savourer totalement sa dernière victoire.

La nouvelle lui était parvenue la vieille. Il était reçu dans cette grande école qui serait le dernier sas lui ouvrant la porte d’une carrière brillante à venir.

Désormais il était possible pour lui de briguer les plus hauts postes associés au service de l’Etat. Ce n’était pourtant pas ce qu’il avait désiré autrefois, une chaîne d’actions et de conséquences dont l’origine se perdait dans la confusion, dans une sorte d’embarras du choix l’avait amené là où il se trouvait. Il pouvait être fier de cette réussite car s’il en eut jamais éprouvé le moindre, le doute d’appartenir à l’élite se serait totalement dissipé.

Et c’était justement cette certitude qui l’empêchait de jouir totalement de son succès. La réussite à ce dernier concours ne semblait pas différente de toutes les autres réussites. Il s’était habitué et comme il était intelligent et sensible il ne pouvait faire l’impasse sur ce malaise qui avait surgit en cette fin mai, dans cette splendeur printanière où tout paraissait de façon obsédante lui indiquer qu’il était une sorte d’élu, en tous cas un être à part.

En fait il se sentait seul, terriblement seul. C’était cela la raison de la gène qu’il éprouvait. Peu à peu au fur et à mesure des années au bout de toutes ces victoires qu’il avait enchaînées les unes après les autres dans la certitude de toutes les obtenir de droit, il n’avait véritablement acquit que cette solitude de plus en plus profonde. Et c’était probablement là que toute son humanité, ses rêves de gosse, sa naïveté comme son innocence se réfugiaient désormais à l’abri de tous les regards.

Petit fils d’un immigré ayant quitté l’Espagne du temps de Franco, l’idée que sa réussite personnelle ne lui appartenait pas en propre mais plutôt à un héritage collectif, à une croyance ancrée dans une amertume et une déchirure lointaine il pouvait le comprendre intellectuellement. C’était cependant autre chose d’en éprouver le mouvement lent et silencieux qui s’opérait tout au fond de lui. La joie de la réussite légitime lui échappait finalement pour aller frayer avec une sorte d’immense chagrin, un chagrin incontrôlable au moment où il avait décidé de s’arrêter à cette terrasse de Saint-Germain des Près.

Il savoura une gorgée de bière tout en réfléchissant sur ce que pouvait receler comme trésor le chagrin. Il imagina toute une cohorte d’hommes et de femmes qui remontait du fond des ages se passant le relais du chagrin en le dissimulant sous l’apparence de la réussite et cela lui fit soudain un bien fou. Il eut l’impression d’avoir réglé enfin le problème de sa gène momentanée. La réussite n’était rien d’autre qu’un bâton de relais qu’on s’était passé de main en main et pas grand chose d’autre. On ne pouvait pas en tirer une satisfaction personnelle trop élevée sans le risque de sombrer dans le mépris des autres.

Soudain tout fut lumineux. Elie termina sa bière, laissa l’argent sur la table et parti d’un pas léger pour rejoindre le théâtre où il avait parallèlement dégoté un rôle de figurant.

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