La peur des beaux jours.

Hermann était encore potable, à plus de 60 ans passés ses cheveux et sa barbe n’avaient pas blanchi d’un seul poil, et chaque fois qu’il croisait son reflet sur les vitrines il continuait de voir de le jeune homme qu’il avait toujours été finalement.

L’age était comme un brouillage temporaire qui, de temps à autre, parvenait à lui faire lâcher prise à la certitude.

Pourtant ces derniers jours il éprouvait une fatigue toute neuve, assez incompréhensible car il passait la plupart de ses journées à écrire ses mémoires et à profiter du printemps.

Sa journée était organisée merveilleusement bien. Le matin était consacrée à l’écriture et l’après midi à la marche. De temps en temps il recevait quelques amis le soir, et tout en buvant quelques verres on parlait de choses et d’autres, sans gravité exagérée.

Pourtant la veille, alors qu’il avait reçu le couple avec leur fille-celle ci s’intéressait à la littérature et était venue glaner quelques conseils- il avait éprouvé une sensation bizarre, quelque chose d’englouti depuis des années que le regard clair de la jeune fille avait réveillé soudainement.

La notion d’interdit bien sur s’imposa presque immédiatement sans qu’il ne sache vraiment pourquoi. Après tout la jeune femme était probablement majeure depuis des années et pour ce jeune homme qu’il considérait toujours être au fond de lui c’eut bien été le dernier écueil sur lequel s’attarder.

Et pourtant, son désir à cet instant fut si violent que cette notion d’interdit devait sans doute servir de garde fou à quelque chose qu’il n’arrivait pas bien à définir.

Au moment de partir elle lui glissa un papier sur lequel son « o6 » avait-elle dit était noté.

Il avait mis le papier dans sa poche et avait salué un peu trop obséquieusement ses invités sur le seuil de la porte ébranlé par une montée d’adrénaline aussi puissante que mystérieuse. Et depuis il éprouvait cette fatigue dont l’intensité semblait s’accentuer en même temps que le désir irrépressible d’appeler la jeune femme.

Il vécu trois jours ainsi, restant cloître à la maison. Il avait cessé d’écrire et ne daignait plus non plus accueillir le printemps en flânant de longues heures dans les chemins de campagne. Son esprit était tout entier obsédé par le regard de la jeune fille. Il était face à celui ci comme face au soleil tentant de plisser les yeux mais cédant finalement à l’hypnose de l’éblouissement.

Enfin le quatrième jour se sentant perdu il décida d’appeler. Mais il tomba sur le répondeur de la jeune femme et pris au dépourvu il raccrocha. Une heure après elle le rappela.

-Hermann ?

Il faut un instant en suspension dans le vide, incapable de sortir le moindre son, le fait d’entendre son prénom prononcé ainsi avec cette voix légère et chantante ne lui donna pas le sentiment qu’elle s’adressait à lui.

Puis il se reprit toussota un peu et dit lui même et aussitôt il le regretta.

Il y eut un instant de silence, puis la voix de la jeune femme évoqua quelques banalités d’usage pour s’intéresser à sa santé et le remercier une fois de plus de l’invitation où ils s’étaient rencontrés.

Il ne dit pas un mot jusqu’à ce qu’elle eut terminé sa litanie. Puis quelque chose semblait l’avoir soudain raffermit, peut-être le fait de constater autant de convention en opposition à son désir. Aussi il répondit d’une façon un peu sèche et, l’air de rien, sur un ton un peu docte et paternaliste il lui proposa de la revoir seule.

-Vous connaissez le café de la palette rue de Seine lui souffla t’elle, j’y suis en ce moment si vous voulez je vous y attends. Sa voix à elle aussi s’était affermit et c’est alors qu’il prit peur. Cette peur non plus il ne l’avait plus éprouvé depuis des années et il constata qu’elle s’accompagnait d’une formidable excitation, et en même temps au delà d’elle quelque chose de serein semblait l’observer exactement semblable au regard clair dans lequel il s’était jeté depuis quelques jours désormais.

Il savait qu’il ne s’en sortirait pas indemne, et c’est pourquoi il lui répondit

-Bien sur je suis là dans 20 minutes et ils raccrochèrent.

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