Un peu d’empathie vers la fin.

Bien que ce soit d’une facilité déconcertante de vouloir tirer quoique ce soit des crises-chacun y allant gaiement de sa petite interprétation- il devint soudain évident pour Roy que le moment était venu de se mettre lui aussi à table. Jusque là il ne l’avait pas vraiment ramené, tentant à chaque fois de s’écarter du lieu commun dans lequel la télévision, la radio et son épouse tentaient de l’attirer.

Quelque chose clochait dans le bruit de déflagration qui ne cessait de perdurer d’écho en écho.Un souvenir fantôme s’accrochant à l’illusion du temps, la renforçant à la fois dans sa fragilité comme son indélébile ineptie.

Presque toutes les personnes qu’il connaissait étaient restés figés autour du bruit de la tragédie depuis des jours, et cela lui apparaissait incongru avec l’arrivée du printemps et des beaux jours.

C’est dire qu’ils n’avaient pas grand chose d’autre à faire, déjà avant l’arrivée de celle ci. Cette crise semblait avoir tellement excité quelque chose en eux qu’ils cherchaient désormais à y revenir inlassablement comme pour pomper la moindre goutte de curiosité malsaine qui les conforterait dans cette sensation neuve d’exister.

Roy alluma une cigarette et pensa à un grain de sable qui enraye toute une machinerie. Un simple grain de sable, ou un putain de virus était donc capable à lui seul d’interrompre la marche de l’univers tout entier, en tous cas sur cette fréquence singulière où la pensée réside. Et cela faisait longtemps que Roy ne croyait plus que la pensée serve à quoique ce soit d’autre qu’à s’aveugler , à se couper du monde justement.

Il avait acheté un nouveau carnet comme un somnambule, à la petite librairie du quartier ainsi qu’un feutre à pointe fine et il s’était remis à écrire soudain, après des années de silence. Quelque chose avait du réveiller l’envie de poser des mots noirs sur blanc et il savait que cela n’annonçait rien de bon. C’était une façon de se faire vomir un peu plus élégante que ce qu’il avait pu relever tout autour de chez lui. Désormais les gens se menaçaient de toussotements et de crachats dans les files d’attente.

Cela lui paraissait aussi grotesque que foncièrement tragique. Le lien de confiance qui était déjà tellement ténu entre les gens ne devait plus subsister que par quelques bribes, la corde était en train de s’effilocher à grande vitesse menaçant de projeter toute l’humanité dans le trou noir du souvenir. Un mot sur la langue dont l’absence créer un micro événement de quelques secondes dans une cervelle d’abruti et rien de plus.

Il aurait aimé avant que tout ne sombre écrire un roman jusqu’au bout ne serait ce que pour éprouver cette petite victoire narcissique au bout du bout. C’était un but assez fragile dans son intensité et la motivation qu’il pourrait entretenir, Roy le savait, mais il ne lui restait que ça pour passer le temps, ou plutôt pour jouir de son temps à lui qui n’avait rien à voir avec ce foutu temps commun.

D’ailleurs il pataugeait dans la conjugaison des verbes avec une telle ténacité, comme pour l’orthographe, n’était-ce pas le signe qu’il s’écartait de plus en plus, ligne après ligne, paragraphe après paragraphe de ce qu’on appelait autrefois, le sens commun.

Le sens commun était lui aussi devenu une sorte de fantôme se baladant dans des décors artificiels. L’humanité était devenue, elle aussi, un ectoplasme à l’aspect visqueux et dégouttant qui n’avait décidément pas sa place en ces derniers jours de mai dans le concert de toutes les éclosions, dans le renouveau de la nature.

Roy sourit et se félicita d’en avoir encore un bon paquet sous le pied. Il alluma une nouvelle cigarette pour s’arrêter un peu. Prendre un petit café tranquillement dans le silence en attendant que les prochains spasmes arrivent était probablement une idée valable, il n’avait pas besoin de se hâter, les choses surgiraient d’elles mêmes comme d’habitude, il n’avait pas à s’en faire.

Il ouvrit la fenêtre du bureau et resta une bonne partie de la journée ainsi à regarder les gens passer tout en bas dans la rue en éprouvant vaguement quelque chose qui pouvait ressembler à de l’empathie.

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