Méditation Zazen.

(d’après Zen, texte du 29/08/2018 modifié)

5 heures. Les premiers chants d’oiseaux à l’aube. Les mêmes chants d’oiseaux que j’entends lorsque encore vacillant de sommeil, je me rends à pied vers le dojo, dans le centre ville.

J’habite Lausanne à cette époque et suis en plein divorce. Je loue un petit appartement dans un quartier tranquille et je me morfonds.

Comme je m’intéresse au bouddhisme, j’ai lu tout un tas de bouquins depuis de nombreuses années je me décide enfin à expérimenter ce que peut  bien être le Zen. N’est-ce pas seulement dans les naufrages qu’on cherche une bouée ?

Le dojo ouvre ses portes vers 6 h et la session commence à la demie ; ça sent la soupe et un peu les pieds. J’ai fait l’acquisition d’un zafu noir, ce coussin rond et dur sur lequel poser les fesses et rester ainsi immobile face à un mur blanc.

Il n’y a pas d’apprentissage, personne ne me dit quoique ce soit. Il suffit juste d’aller s’installer et de s’asseoir. Ici l’imagination n’a pas sa place. Me voici donc assis face à un mur blanc. Apparemment ma position est correcte car je n’ai ni   réflexion ni conseil.

La méditation commence par la douleur. Depuis la cheville gauche celle-ci chemine vers le genou, la cuisse, le foie, les reins, les omoplates pour redescendre de l’autre côté par le même chemin. Pour pallier le problème et aussi parce que j’ai beaucoup lu avant, je me concentre sur ma respiration quand la douleur devient à la limite du supportable.

En même temps je n’arrête pas de ressasser, je pense à ma déception surtout, la déception de moi-même. Je ne cesse de me repasser le film de notre histoire jusqu’à la décision du divorce. Puis je me dis que ça ne sert à rien en ce moment, il vaut mieux tenter de faire le vide, j’ai lu ça quelque part également. Mais au contraire c’est plutôt du trop-plein qui arrive par vagues successives.

La respiration est une piste sérieuse. C’est elle qui permet de réguler la douleur, de l’accepter, puis de la laisser aller son chemin tout comme les pensées. Il faut prendre conscience et accepter que le point de départ est ce lieu inventé, cette plaie où tout est sensible d’une façon suraiguë. Alors, le moindre souffle dans la pièce, la cloche de l’église pas loin, un toussotement, le froissement d’une étoffe… et surtout bing ! le son du petit maillet sur le bol qui d’un coup me réveille et met fin à la rêverie. Cette rêverie dans laquelle on ne cesse pas de s’enfuir ou de se réfugier. La respiration est une voie pour calmer l’esprit et la pensée. Elle permet de trouver une sorte d’appui dans un entre deux. La respiration, en même temps que la douleur, est un autre lieu qui remplace tous les lieux. Ce n’est pas moi qui respire mais plutôt quelque chose ou quelqu’un qui se laisse respirer et qui m’offre la possibilité de constater une équanimité entre le plaisir et la douleur jusqu’à ce qu’ils disparaissent soudain totalement, ayant accompli leur rôle.

Je suis resté une année à me rendre presque chaque matin à ces séances de zazen. Le temps que le divorce soit enfin prononcé et que le canton de Vaud me déclare indésirable et m’assigne à quitter le territoire.

De retour sur Lyon, nouvel appartement, nouveau job je continuerai un peu à pratiquer tout seul.

Mais pas très longtemps.

J’abandonnerai le bouddhisme sous toutes ses formes parce que je l’associe à une période difficile de ma vie. Cette période où je vis à Lausanne et où je découvre que je n’ai pas de raison valable pour être bien fier de moi. Lorsque les temps ont commencé à changer, à s’améliorer je me suis dit que je n’en n’avais plus vraiment besoin.

Cela en dit long.

Dans ma vie à chaque fois que j’arrive ainsi aux trente sixième dessous il y a toujours une sorte de repentance enfantine chargée d’introduire par la suite des moments de grâce plus ou moins prolongés. Ces moments ne servent qu’à renouveler l’illusion, la force d’entretenir l’espoir.

L’intuition, le génie, le démon dans le sens grec sont toujours présents pour m’aider à trouver des points d’appui et repartir.

Dans les métiers ingrats que j’effectue pour « tenir » j’entretiens l’idée de voyages extraordinaires. Parfois il m’arrive de les réaliser.

Dans des périodes de désœuvrement, à Paris, la bibliothèque du Centre Georges Pompidou m’est un sanctuaire dans lequel des guides invisibles m’entraînent vers Le Livre du jour à lire.  Parfois il peut s’agir d’un traité de biologie, ou bien d’un précis de décomposition, parfois un livre sur l’entomologie, une autre fois je découvre soudain Hildegarde de Bingen qui me parle de la mort humide et de la mort sèche, un autre jour, c’est Maître Eckhart qui me conseille la nécessité du plus grand dénuement de l’esprit afin que l’Esprit puisse enfin y pénétrer

 Des trucs de cinglés non ?

Un autre jour Rabelais arrive avec toute sa clique de mots rigolos, et puis pas loin, le sérieux Montaigne qui me fait pleurer de joie ! Sans oublier ce coquin d’Henri Miller pour qui j’éprouve une sympathie aveugle avant de ne plus pouvoir le voir en peinture.

Et tout un tas d’autres encore dont les noms ne me viennent plus à l’esprit.

J’ai souvent pensé être une sorte de monstre, un être inhumain. Quelque chose sur lequel tout semble glisser en vertu de ce fichu but d’écrire. L’émotion est le plus grand des dangers pour écrire me suis je dit un jour, alors il faut parvenir à s’en détacher. Non pas en mettant l’émotion à l’écart. Mais en la renouvelant jusqu’à l’épuisement et le lâcher prise. J’y suis tellement bien arrivé que je n’en reviens pas. Un vrai monstre ou bien un moine bouddhiste finalement, sans autre monastère que la page blanche et le rituel à accomplir chaque matin. La respiration et la répétition, tout comme ce texte que je reprends, l’un des premiers de ce blog.

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