Dans le train pour Celorico

Depuis plusieurs jours j’arpente Porto qui au moment où j’écris ces lignes est une ville sombre, propice à la mélancolie. Ses façades lépreuses, ses petites échoppes que l’on ne cesse de rencontrer le long des pentes qui mènent depuis les berges du Douro vers le centre ville pourtant ne sont pas sans m’offrir une grande paix proche de la certitude qu’on peut se remettre de tout. Ces gens que je croise dans les rues semblent installés dans un silence velouté, le silence de ceux qui sont allés loin pour s’apercevoir que le chez soi finalement vaut bien tous les ailleurs. Peut-être le vaut-il mieux serais je tenté de penser. Mais je sais qu’il faut se méfier du mieux, je le sais parfaitement.

En flânant avec mon sac j’ai remonté toutes ces petites rues à pied pour économiser le prix d’un taxi. Je prends le train tout à l’heure pour Célorico, un petit village que j’ai pointé au hasard sur la carte. Pourquoi pas là me suis je dit, j’ai consulté les horaires à la gare, j’avais encore du temps à tuer, retourner à la petite pension d’où je vois le pont d’Eiffel et revenir pour partir encore plus loin, vers cet ailleurs dont je reste encore un fanatique invétéré.

C’est une petite micheline qui s’ébranle lentement, il n’y a presque personne dans le wagon. Le soir tombe sur le paysage vallonné au début et assez rapidement montagneux. Une femme sans age est assise devant moi et fait des mots croisés. Et soudain me voici en train de penser à ce petit livre « conversation » en Sicile d’Elio Vittorini que j’ai lu il y a des années. Cela commence aussi dans un train je crois, un homme parti sur le continent et qui revient voir sa mère sur l’île et qui converse dans un train avec des inconnus.

-Vous êtes jeune vous devriez encore être enthousiaste -me dit soudain la femme. Je regardais par la vitre sans vraiment voir ce qu’il y avait au delà perdu dans mes pensées et soudain ça m’a surpris.

Je viens d’avoir 27 ans je ne suis plus si jeune ai je tenté de plaisanter. Et je fus tout de suite attiré par son regard intelligent que je n’avais pas vu lorsqu’elle était presque invisible quelques instants auparavant enfouie dans son occupation de cruciverbiste.

Elle hausse les épaules gracieusement et me sourit. 27 ans … et vous dites que vous n’êtes pas jeune ? c’est surement cela votre erreur ajouta t’elle en ayant l’air de réfléchir comme pour elle même.

-Le problème des jeunes c’est souvent qu’ils se pensent déjà vieux c’est très banal vous savez. On dirait qu’ils ont hâte de vieillir pour atteindre leurs rêves.

Je l’écoute et ne réponds pas. Je sais qu’elle a raison. J’ai toujours jalousé les plus grands, les aînés, pour m’emparer de leur savoir, leur expérience, leur seule richesse au fond. Et puis j’ai cherché à me souvenir de ce mot, l’enthousiasme. Il y avait un rapport avec le sacré, se laisser envahir par la présence de Dieu. Je n’en ai jamais été capable totalement. Dans le fond je n’ai jamais éprouvé un enthousiasme total pour quoi que ce soit. Je lui ai toujours opposé une résistance.

Et puis elle s’est à nouveau plongée dans ses mots croisés. Nous nous étions rencontrés seulement pour qu’elle me lâche cette phrase sans doute. Peut-être était ce une folle ou une personne très sage, je n’en saurai jamais rien car à la station suivante elle est descendue.

Je suis arrivé enfin il fait presque totalement nuit, l’air est plus frais que dans la grande ville en bas. Je tente de m’enthousiasmer …être là seul, libre sur ce quai la nuit sur une terre étrangère. Je suis au bord de me sentir submergé mais il y a trop d’effort effectués pour en arriver là, je sais que ça ne vaut rien alors je remet mon sac à l’épaule et prend la direction du village pour trouver une chambre disponible.

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