Le règne de la peur

Eliott rampe pour sortir de sous la maison. Les maçons ont vraiment eu une bonne idée de laisser ce vide qui sert de refuge à l’enfant. Comme quoi dans les pires moments de notre vie il est possible encore de s’émerveiller un peu se dit-il. Depuis deux heures il est dans le noir. Il a passé une bonne demie heure à calmer à la fois sa terreur et sa rage, puis il est parvenu à détourner son esprit de ce maelstrom d’émotions contradictoires où se mélangent l’amour et la haine, la tristesse et la joie, l’attirance et le dégoût. Il a encore peiné un peu pour se placer au dehors de lui-même comme s’il regardait une marionnette dépourvue de vie afin de disséquer ces couples d’opposés qui continuaient à s’agiter comme les pattes d’une grenouille dont on a tranché la tête, et puis enfin il a pu aborder le rivage tranquille d’une froideur éblouissante, là où toutes les émotions sont figées dans la glace comme des statues, des œuvres d’art dans un musée.

Ce n’est pas la première fois qu’il utilise ce stratagème lorsque ça ne va pas à la maison.A chaque fois qu’il se retrouve enfermé dans ce qu’il appelle un « mauvais moment » il court se réfugier dans le noir pour pratiquer ainsi l’art de l’auto dissection. A 7 ans il est pratiquement devenu une sorte d’expert se dit il. Il est désormais capable de remarquer le plus petit changement de température, l’influence de l’hygrométrie, du ciel, du climat en général non seulement sur lui-même mais il en a l’intuition de plus en plus sur toutes les personnes autour de lui. En revanche celles ci semblent traverser ces émotions dans la plus parfaite inconscience. Elles ne font que réagir directement à ces influences climatiques extérieures sans prendre en compte l’immense richesse qu’elles leur inspireraient à l’intérieur d’eux-même. Toute cette diversité magnifique que peut emprunter par exemple la colère, ils semblent passer totalement à coté. Son père surtout qui a chaque fois qu’une mouche le pique rejoue toujours , inlassablement le même scénario. Des colères surdimensionnées par rapport aux événements. Ce qui parait totalement absurde à Eliott. Absurde et impoli envers quelque chose qu’il n’arrive pas encore à définir et qui a quelque chose à voir avec l’âme des choses et la raison pour laquelle nous sommes tous là sur terre.

Ces colères terribles au début lui flanquaient une peur terrible. Pendant des heures il restait recroquevillé sur lui-même car la colère s’accompagne aussi de coups de gifles de trempes, tout un tas d’actions qu’il sait désormais incontrôlées. Au début Eliott pensait que son père voulait lui faire vraiment du mal. Il est parvenu tellement de fois qu’encore une fois l’absurdité de la répétition à permis à l’enfant de pouvoir progresser , exactement comme il est en ce moment en train de ramper pour sortir de l’obscurité. Le risque se dit-il encore est de pardonner trop facilement, il faut désormais s’attaquer à la rancœur, à la rancune, explorer tout cela jusqu’à déboucher sur encore autre chose. Les émotions sont comme des poupées russes il y en a toujours une autre qui se cache une fois qu’on à compris le truc. Parvenir au bout c’est découvrir la plus petite, la plus infime, celle qui a déclenché toute la collection de babouchkas.

Enfin il parvient à la sortie. Le grand jardin est magnifique et lui procure une joie intense, tout au fond se tient le grand cerisier en fleurs. Il va aller s’installer là haut dans l’odeur apaisante des fleurs et disséquer la joie histoire de passer le temps et de trouver un équilibre avec ce qu’il vient de traverser.

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