Apprendre à mourir

Bert fabrique des disques en vinyl. Il vient de trouver ce job de nuit et est rudement content. Ça fait un peu de kilomètres à faire en vélo mais ce n’est rien quand il sait qu’il va pouvoir avoir un peu d’argent enfin à la fin du mois pour payer une partie de ses dettes.

En pédalant il regarde le paysage, le soleil se couche derrière les collines lorsqu’il arrive enfin à la fabrique. Dans son sac il n’a pas oublié de mettre les sandwichs et la bouteille d’eau. On fait la pause vers 1h du matin, ça fait du bien de se retaper avant de repartir.

Bert bosse avec Louis ce soir là, un géant de près de deux mètres de haut qui a un œil de verre.Il ne parle presque pas, il grommelle des trucs incompréhensibles de temps en temps mais c’est un bon gars. Ils sont seuls du soir au matin, personne pour les enquiquiner. Faut juste atteindre le chiffre prévu, c’est la seule contrainte si tout se passe correctement. Il y a deux jours une matrice à pété et ils ont été obligé de déranger le patron en pleine nuit. A part ça pas vraiment à se casser la tête. C’est juste répétitif. toujours les mêmes gestes à faire, prendre une boule de résine, la coller au centre de la presse, retirer ses mains en appuyant sur le bouton pour pas se retrouver avec des chansons à la con en guise de paluche.

C’est la première fois que Bert travaille la nuit. La nuit tout est différent le temps passe bizarrement, parfois ça traîne en longueur et d’autre fois c’est torché en un clin d’œil. finalement ça lui convient bien d’être comme ça en décalage du monde de la journée.

Il n’y passera pas la vie c’est clair mais juste le temps de se refaire, quelques mois et puis après on verra bien. Finalement l’intérim a du bon, on change de mission, comme on change de chemise, de vêtements et ça faire voir du pays. Faut bien vivre se dit-il.

C’est juste après ce constat qu’il se rend compte que l’on peut tout autant dire « faut bien mourir. »

Il vient de passer quelques semaines sans boulot et ses journées étaient mortelles justement parce qu’il ne fichait rien. Il passait son temps devant la télé à somnoler. De temps en temps il se levait pour aller chercher une bière dans le frigo. 3 kg en deux mois le constat a été net. Le toubib lui a dit de lever le pied sur la bibine et puis d’arrêter de fumer aussi. Bert a haussé les épaules, alors le toubib en partant lui a dit si vous voulez crever continuez comme ça et puis il l’a regarder monter dans son SUV flambant neuf et disparaître derrière le virage au bout du chemin.

C’est clair que bosser ça rythme mieux la journée. Quand il rentre il fonce direct au pieu et ne se réveille que vers 13h. Rose lui a laissé un petit mot sur la table, un petit mot tendre avec un coeur dessiné à la fin. ça dit des choses toutes simples comme « il y a du poulet dans le four, je t’aime  » ou encore  » si tu as le temps passe à la bibliothèque pour rendre les livres , je t’embrasse ». Il était temps qu’il retrouve du boulot pense t’il en actionnant sa presse encore une fois, ça faisait des semaines aussi que ça n’allait plus trop avec Rose.

La chanson qu’il imprimait sur les vinyl était un tube remixé d’Aznavour traduit en espagnol qu’il ne connaissait pas « Morir d’amor ». Louis et lui pouvait prendre un disque si ça leur chantait alors il pensa à en mettre un dans son sac. Ça ferait surement plaisir à Rose.

Bert est crevé, c’est le matin, il y a dans l’air une odeur de feuilles mortes qui lui rappelle tant de petits matins déjà. Il enfourche le vélo et pédale dans l’autre sens. Sur la route il se dit qu’il a expérimenté deux façons de crever récemment celle où on ne travaille plus et celle où on bosse la nuit pendant que tout le monde dort. En rentrant il mettra « Morir d’amor sur la platine pour voir ce que ça dit. »

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