Paraître et procrastination

A le voir c’est un homme extrêmement occupé. Des rides barrent son front dans une attitude qui évoque la préoccupation, les soucis. Sitôt qu’Edgar désire s’adresser à l’homme il se retrouve confronté à un tourbillon qui en disparaissant laisse l’écho d’un « je n’ai pas le temps ». Un tourbillon où un nuage d’encre comme le font les seiches lorsqu’elles se carapatent devant le danger. Edgar bosse ici depuis un mois et son patron est une seiche ou un tourbillon, il n’arrive pas encore bien à se décider mais déjà il prévoit que son avenir ici sera compromis. On ne lui fait pas. On ne lui fait plus. Il connait la musique, des mecs comme celui là il en a connu toute sa vie et il sait que ça ne finit jamais bien. Qu’à un moment ou un autre il ne pourra pas se retenir et lui volera dans les plumes.

L’autre jour il avait besoin d’une info, la porte du bureau était entrouverte alors il a jeté un œil et il a vu ce que l’autre appelait ses occupations. Il était en train de peloter la grande brune du standard qui ne disait d’ailleurs pas non. Du coup il a mit de coté ce qu’il avait à demander pour ne pas déranger, il est retourné à sa place et s’est contenté d’envoyer un email laconique évoquant le sujet dont il voulait s’entretenir avec lui. Avec l’option « recevoir un avis de lecture » de la messagerie il peut surveiller si ses mails sont lus. Il a finit par adopter des stratégies de copywriter en écrivant en gras dans l’entête un mot clef qui résume le sujet du problème à résoudre. Malgré ça c’est rare qu’il reçoive le fameux accusé de réception.

Il ne faut pas longtemps à Edgar au fil des jours pour s’apercevoir que la plupart des employés ici ne font que déplacer du vent comme le patron. Une sorte de culture d’entreprise fondée sur le paraître. On veut montrer que l’on travaille, on s’agite, on monte le ton au téléphone, on courre dans tous les sens et sur les bureaux des amas de dossiers de paperasses constituent la preuve majeure d’être affairé à quelque chose. En revanche quand Edgar a une question qui demande un réponse claire et précise, tout le monde ici est doué de talent de magicien ou de margoulin. Une sorte de tour de passe passe jésuitique qui fait que l’on pose une question à propos de la question. Comme ça on temporise, on éloigne l’échéance, et tout finit par s’accumuler. A la fin le patron déclarera haut et fort qu’il faut y aller , donner un bon coup de collier, c’est ce qu’on appelle ici être charrette. Des heures de travail à récupérer en quelques jours à peine pour être dans les délais.

Edgar est chargé de remettre de l’ordre dans les archives du cabinet d’architecte. Quand la comptable ouvre la porte du local la toute première fois il n’en croit pas ses yeux. Des monceaux de dossiers étalés au sol, une couche de poussière et de saleté égalisant vaguement la couleur de tous les dossiers dans un manteau de grisaille suspect et peu attirant. A un moment il a pensé renoncer en voyant le désastre. Puis il a croisé le regard de la comptable qui semblait lui dire  » alors chiche ou pas chiche », des yeux gris bleus légèrement humides qui paraissaient l’implorer tout en dissimulant une pointe d’ironie.

Heureusement qu’Edgar a le sens des priorités -payer le loyer de l’appartement exige qu’il trouve un job le plus vite possible. Alors il a dit oui évidemment. Il a dit oui pour ranger toute cette merde qui s’étale ici depuis des années. Une merde sinistre qui ne parle d’ailleurs que de sinistres, de mal façon, toute une histoire qu’il va découvrir peu à peu et dont l’origine semble se perdre encore dans le « je n’ai pas le temps » qui est le slogan, le mot d’ordre de la population locale.

-Ce qui serait bien c’est que nous puissions microfilmer tous ces dossiers pour faire de la place- a déclaré le directeur financier qui ressemble à un gros rat repu. Edgar mentalement se fait la réflexion que la boite semble motivée à remettre de l’ordre dans la pagaille. C’est une motivation classique désormais.Sans doute feront ils aussi appel à un quelconque audit qu’ils payeront très cher et qui leur expliquera avec force diplomatie qu’ils ne sont rien d’autre que de sales petits glandeurs.

Au bout de 15 jours il a remis tout en ordre. Avec un peu d’organisation tout est simple. Il a crée un système de classement et un sytème de recherche et les a présentés au patron par mail.

 » Faites au mieux » lui a t’il été répondu.

Il a réfléchi à cette réponse pour savoir comment il doit vraiment la considérer. Du coup il s’est mis à relativiser. Après tout on l’embauchait pour un CDD et cette tache qu’on lui confiait ne revêtait pas une réelle importance pour ces gens. Il était juste un nettoyeur de merde sur lequel on se débarrassait d’un soucis temporairement. Un homme de ménage un peu plus qualifié voilà tout.

Trois semaines plus tard Edgar avait terminé le job. Désormais la comptable descendait le retrouver tous les après midi et ils faisaient l’amour sauvagement dans les rayons proprets des archives du cabinet d’architecture. Le reste du temps il sirotait des petits expresso-il avait apporté sa cafetière lui aussi- et s’attaquait désormais à la lecture des « vies » de Plutarque.

Lorsqu’il entend des pas s’approcher de trop près de son local il s’agite un peu pour faire semblant comme tout le monde. Quand on lui pose une question il répond par une autre à son tour et les journées filent à une vitesse folle vers le terme de son contrat à durée déterminée. La comptable lui assure que tout le monde est très content de lui et que très certainement on renouvellera ce fameux contrat.

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