Le jeune Louis et le grotesque.

Se réveiller en sursaut et tomber sur la figure triste de Monsieur de Villeroy qui le secoue depuis un bon moment, Louis devine déjà que quelque chose d’anormal est en train de se passer.

-Hâtez vous mon seigneur murmure le bonhomme en lui soufflant sous le nez une haleine bourrée d’ail et de pourriture.

On les habille sans délai lui et son frère cadet et on les fera grimper dans le carrosse pour sortir de la ville . Louis épie la foule en pleine agitation. C’est la nuit de l’épiphanie, des lumières partout, des cris, des chants et des pleurs. La terreur éprouvée par les adultes, même Mazarin semblait tétanisé il la ressent désormais lui aussi. Comme une présence tapie à l’extérieur prête à bondir et à déchiqueter l’enfant qu’il est encore.

Il a entendu qu’on les conduit à Saint Germain en lieu sur. Depuis quelques temps la faim et la répression ont réveillé le bon peuple des parisiens.Louis glisse un regard vers le profil de la reine mère impassible, digne malgré tout dans la débâcle qui conduira les trois carrosses vers un château presque déserté.

Louis réfléchit sur sa peur. Après tout n’est il pas destiné à devenir roi. Un roi doit savoir contrôler les choses. Surtout l’imprévu se dit-il cet imprévu qui surgit soudain en pleine nuit et dont il saisit ça et là sur les visages de la foule en délire les masques affreux du ridicule et du grotesque exhibés dans la fureur.

C’est à partir de là qu’il comprend la nécessité des douves, des digues et des forts. C’est à partir de cette nuit de l’épiphanie et toute l’horreur entrevue qu’il créera la fameuse étiquette, ce protocole complexe qui régira à la fois sa propre vie et celle des courtisans qu’il prendra soin de réunir autour de lui pour mieux les asservir.

A ce moment là le ridicule comme le grotesque seront bannis, chassés par l’ironie et les mots d’esprits. Au contraire Louis s’efforcera de canaliser la violence comme la surprise dans des codifications complexes.

En traversant la grande galerie des glaces à Versailles lui renvoyant ses milles et uns reflets il n’oubliera jamais qu’une nuit il s’est senti terrifié à un tel point que c’en était parfaitement ridicule dans sa position de roi et qu’il n’accepterait plus jamais ce camouflet à sa propre idée de seigneurie. Ses fastes disproportionnées feront à terme monter d’un degré supplémentaire la puissance de la terreur, du ridicule et du grotesque, cela il ne pourra pas le prévoir. A moins que déjà comme nos dirigeants modernes il ne se soit déjà dit « après moi le déluge » ce qui somme toute est parfaitement humain, même chez les plus grands rois.

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