Le premier jet.

Il y a plus de contre que de pour sur cette idée qu’un premier jet puisse suffire. C’est ce que je n’arrête pas de ressasser depuis des jours. J’écris comme ça. Des trucs arrivent en pagaille dans ma caboche et il faut que je m’assois pour les extraire, que je pose des mots à la va vite en écoutant cette petite voix presque inaudible d’ailleurs qui me les fait écrire. Ensuite se pose le problème de la valeur de ce que j’écris. Est ce que ça intéresse quelqu’un d’autre que moi ? Alors si je commence à entrer dans cette histoire là, je suis fichu, il y aura tout un tas de choses à redire et je vais me prendre la tête sur un mot, une phrase pendant toute la sainte journée. Je faisais ça avant, du temps ou je m’imaginais devenir un jour un grand écrivain. Depuis j’ai laissé tombé cette idée. Je crois que c’est le jour où j’ai trouvé ce job au musée du Louvre et que je suis resté en arrêt devant la statue du Scribe, dans les salles Égyptiennes.

On peut dire que le courant passe sacrément entre lui et moi. Il y a pas mal de touristes dans la salle, mais j’ai l’impression que nous sommes seuls face à face et qu’il veut me dire un truc. J’ai pas mal cherché à comprendre ce que ça pouvait être. Je me suis rendu durant des jours à la bibliothèque de Beaubourg pour étudier la vie des anciens Egyptiens. Mais quelque chose cloche toujours dans ces bouquins, on dirait qu’on a arraché des pages, des chapitres entiers pour ne montrer au public qu’une version allégée.

De mon coté depuis que nos regards se sont croisés le scribe et moi je fais des rêves étonnants où j’ai le sentiment à mon réveil d’être ce gars là. Je suis ce gars là qui revient dans la peau de ce jeune con du 20 ème siècle. Ce qui fait que dans ma tète se côtoient des événements anachroniques. Je sais par exemple une ville à la forme circulaire entourée de nombreux canaux où je vivais déjà en tant que scribe avant de me retrouver en Egypte.

Je sais que je n’ai parfois qu’à lire une ligne ou deux d’un livre pris au hasard pour en comprendre toute l’essence toute l’intrigue sans avoir besoin d’aller au bout. Ma condition de scribe remonte à des générations qui se perdent dans la nuit des temps et dans la roue incessante des recommencements.

Je peux revoir les visages de tant d’orateurs aimés adorés et craints. Mais tous les traits de leurs visages se confondent désormais dans une sorte de visage flou mi homme mi femme, toutes les reines et les rois semblent s’être donné le mot pour continuer de me dicter depuis l’au delà ces petits textes que j’écris aussi insipides soient ils, et même si la plupart du temps je suis le dernier à en comprendre le moindre sens.

J’obéis à cette voix qui rassemble en son filet tranquille tant de légions, et je pose les mots comme autrefois on construisait les sphinx et les pyramides, jour après jour parce que c’est ma condition de scribe comme la leur était une condition de bâtisseur ou d’esclave peu importe.

Nous sommes toujours les mêmes, obéissants ou esclaves de choses qui nous dépassent et je ne parle pas ici des soi disant maîtres de ce monde. eux mêmes ne font qu’obéir à d’obscures visées perpétués par les vents, les pluies et les orages.

C’est pour cela par pure obéissance je ne modifie jamais rien à ce que j’écris. Cela peut paraître insensé, orgueilleux, sans doute cela ne vient pas de moi, mais plutôt d’une voix qui remonte de la nuit des temps qui de temps en temps balbutie longtemps avant d’atteindre à la clarté et tout ce que je sais c’est qu’il ne faut pas déranger le mouvement naturel des choses en général. Il suffit de se taire et de laisser s’écouler la voix comme une source, un ruisseau, un fleuve, suivant l’heure et la saison. Le fantasme de la liberté ne se satisfait jamais dans la modification mais plutôt dans l’obéissance la plus servile, quand on fait taire toutes les voix parasites.

4 commentaires sur “Le premier jet.

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :