Le refuge

Tobias vient d’avoir 30 ans, il habite cet immeuble cossu dont les fenêtres donnent sur le génie de Liberté debout une seule jambe posée sur le globe terrestre, tout en haut de la colonne de juillet.Autour d’elle toutes les bagnoles, comme une meute dont les moteurs grondent, vocifèrent, tournent et klaxonnent représente toute l’agitation vaine du monde réduite à ce vaste rond point de la Bastille, à Paris.

Si on prend le temps de lever la tête pour regarder la façade de son immeuble, on s’aperçoit que la hiérarchie des occupants est visible déjà par la nature des fenêtres. Le directeur de la banque, discrète puisqu’elle aborde seulement le signe BDF, vit au troisième étage, les deux précédents étant réservés aux bureaux. Tobias lui vit au septième étage, ses fenêtres sont plus étroites et il ne bénéficie pas non plus de la même largesse de balcon, juste une petite bande de ciment où il pose ses plantes aromatiques. Quant aux toilettes il les partage avec les autres habitants de l’étage probablement d’obscurs scribouillards avec femmes et enfants. Sans oublier les chats et les chiens, les cochons d’inde et les hamster. Peut-être aussi des poissons rouges. Il loge dans ce qu’on appelle un lieu sans confort ni commodité. Une ancienne chambre de bonne tout en haut de l’immeuble de la banque de France.

Pourtant il y est bien. Il ne lui vient pas à l’idée de se plaindre. Il se coïncidèrent même particulièrement chanceux. Le loyer est modique et puis il occupe une position centrale idéale par rapport à ses occupations. Il travaille à deux pas d’ici dans le Marais. La bibliothèque du centre Pompidou est accessible en moins d’un quart d’heure à pied par les petites rues quand on sait se repérer. Dans le fond il vient de trouver ce refuge 6 mois plus tôt et compte bien le garder le plus longtemps possible. Et puis sept étages matin et soir c’est la garantie de rester en forme s’il ajoute ça aux nombreuses balades qu’il fait dans Paris. D’ailleurs Tobias est en forme. Il n’a pas un poil de graisse et ceci n’a pas toujours été du à la marche seulement. Depuis plus de deux années qu’il erre dans la ville il a tout connu de la misère et de l’agitation de la rue. La drogue, les bagarres, la solitude, le froid la chaleur, la faim et même la soif. Il ne se souvient plus comment tout à commencé. Un jour une suite de circonstances à l’apparence ridicule lorsqu’il y repense l’a conduit à devenir SDF. Il ne pensait jamais pouvoir revenir à la « vraie vie » comme disent ces gens qu’il fréquente désormais. Ses collègues de travail dans le petit resto juif de la rue des Blancs Manteaux lui assurent que tout va aller pour le mieux désormais, qu’il n’a plus à s’en faire pour savoir que manger et où dormir.

Tobias regarde encore une fois l’équilibre précaire du génie de la Liberté, puis il tire le rideau pour rester dans l’obscurité douce de son refuge. Il est désormais comme tout le monde et cela lui procure une angoisse indicible.

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