Sauver les apparences

Ce matin Jane regarde ses seins, c’est une journée comme tant d’autres. Elle se lève sans réveil, retire son tee shirt pour s’engouffrer sous la douche qu’elle aime prendre presque glacée.Enfin la voici debout vraiment, réveillée complètement devant la glace de la salle de bain.

Elle avait de si beaux seins autrefois, de beaux fruits aux courbes parfaites et avec des tétons perpétuellement en érection. C’était le temps béni où elle croquait la vie à pleine dents. Et puis tout récemment elle vient d’avoir 50 ans, les beaux fruits se sont transformées en gant de toilette et elle se demande si c’est si terrible que ça finalement.

Ces dernières années particulièrement elle a mit le paquet. Toutes ses dernières cartouches ont dû y passer. Coiffeur, esthéticienne,massage, pédicure,un fric fou pour se « sentir bien dans sa peau ». C’était le but avoué en tous cas.

Mais en vrai c’était quoi le but ? Peut-être que c’était tout simplement pour ne pas finir seule. Pour harponner le dernier mâle in extremis ? Le meilleur de tous évidemment, celui qui ne la décevrait pas. Et évidemment elle ne l’a pas trouvé. Et évidemment le risque de penser qu’il n’existe pas , qu’il n’a jamais réellement existé devient de plus en plus palpable. Palpables comme ses seins qu’elle tente de remonter en plaçant ses paumes dessous tout en se tirant la langue devant la glace.

Finir seule dans cette grande maison avec piscine et grand terrain arboré c’était exactement cela qui était en train de lui arriver. Il y avait pire et en même temps de quoi rire et de quoi pleurer.

Au bout du compte même son fils s’était tiré à l’autre bout du monde et elle recevait de temps en temps une carte postale, ou un coup de fil juste histoire de se rappeler à son bon souvenir comme une vague connaissance. Elle était horrifiée de penser cela mais finalement on peut être mère et considérer son propre fils comme un étranger. Une fois que le cordon est coupé n’est ce pas dans les deux sens ?

C’était sans doute une sorte d’éveil qu’elle était en train de vivre. Jane avait tant donné pour les apparences autrefois qu’elle découvrait non sans un certain soulagement peu à peu combien elle avait pu s’égarer à se petit jeu. Sans doute sa propre idée d’elle même en avait pâtit lorsqu’elle s’était souvenue de toutes ses attentions qu’elle mettait à être cette femme élégante, maîtresse d’elle même qui gouvernait sa vie en conservant bien son cap . Son élégance était son armure et son arme tout en même temps. Elle lui avait permit de tenir à distance le ridicule et le grotesque tout comme la sauvagerie perpétuelle du monde.

Et puis le temps était passé, il passe irrémédiablement, des rides commençaient à creuser son front, ses mains son cou, cela faisait quelques jours qu’elle venait de renoncer à son abonnement de Yoga. Après, le coiffeur, l’esthéticienne, la pédicure c’était le dernier rempart qui lui permettait encore de croire qu’elle pouvait résister à l’obsolescence.

Cette volonté de sauver les apparences coûte que coûte toute sa vie ne semblait plus avoir de véritable raison d’être. Elle allait rejoindre la longue file des vieilles femmes seules, les veuves et les vieilles filles, les amazones et toutes les autres, celles qui désormais sans plus d’illusion cultivaient leur jardin et profitaient du temps présent avec toutefois, de temps en temps, un petit regret flottant dans l’air doux des matins d’été. Rien de bien grave en fait, juste un brin de nostalgie aiguisant le désir de se réfugier plus avant dans la sérénité.

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