Arrête de te prendre pour un martyr

Conrad fume sa clope tranquillement devant le seuil de son atelier pendant que Louisa défait le lave-vaisselle. Il mesure l’avancée de l’ampélopsis sur le haut mur attenant en éprouvant un sentiment de gratitude pour la petite plante qu’ils ont achétée deux ans auparavant dans ce grand magasin spécialisé dans la jardinerie. Quelle belle idée de dissimuler ce mur lépreux et quel sensation de fraîcheur désormais. Louisa pendant ce temps monte à l’étage pour mettre en route une nouvelle machine de linge, puis il l’entend qui branche l’aspirateur pour faire le ménage dans les étages.

Il se demande si l’inspiration va revenir aujourd’hui. Ça fait des jours et des jours qu’il ne peint pas. C’est arrivé d’un coup , durant des mois il avait enchaîné les toiles les unes après les autres tout en assurant des tas d’expos et puis ces dernières semaines la source s’était tarie. Il tentait bien de négocier avec cette fameuse procrastination qui lui était tombée dessus en même temps que l’inspiration l’avait déserté. Mais ce qui revenait le plus souvent était ce désagréable sentiment de culpabilité et de malaise qui le paralysait tout au long de la journée.

Plusieurs fois il avait bien tenté de prendre le problème à bras le corps en se forçant à s’asseoir devant son chevalet mais, la plupart du temps cette urgence désespérée à vouloir s’extraire du marasme laissait sur la surface de ses tableaux une couche de boue grisâtre déprimante. Il n’était pas loin de se dire qu’il avait du commettre une faute dans le parcours de sa vie, une faute impardonnable qui soudain avait provoqué le départ de la fameuse inspiration.

Du coup il culpabilisait aussi quand il entendait Louisa s’affairer dans la maison sans qu’à aucun moment ne lui vienne à l’esprit de lui proposer de partager ce que lui nommait des corvées.

Ce matin là il fuma plusieurs cigarettes de suite et le soleil était déjà haut dans le ciel quand Louisa réapparu sur le seuil de la maison et lui demanda

-Alors toujours rien ? Puis sans attendre de réponse elle avait enchaîné en disant qu’il se prenait trop la tête, qu’il n’avait qu’à reprendre les thèmes que les gens aimaient bien dans sa peinture

-tu crois que c’est aussi facile que de construire des voitures à la chaîne lui avait-il jeté un peu méchamment. Immédiatement après avoir laché la phrase il vit qu’il l’avait blessée et il s’en était voulu. Il s’était rapproché d’elle et l’avait prise dans ses bras en lui murmurant des excuses

-Je suis désolé, je suis injuste, ce n’était pas ce que je voulais dire. Je traverse une mauvaise passe, excuse moi.

Ils étaient restés un moment ainsi et puis la chatte s’était mise à miauler soudain en revenant par les toits avoisinants. elle avait dévalée l’échelle en manquant rater un barreau et ça les avait fait rire tout à coup et ce rire était une vraie libération.

Alors Louisa avait dit soudain : tu sais Conrad tu n’es pas obligé de te prendre pour un martyr, puis elle l’avait embrassé tendrement sur la joue et elle l’avait laissé planté là dans la cour entre l’atelier et la maison, en prétextant qu’elle devait aller chez le coiffeur.

Il s’était mis à penser à cette phrase et il avait trouvé qu’elle sonnait étonnant juste.

Puis il se rappela de tous ces jeunes gens recrutés ces derniers temps dont on parlait dans les média. De jeunes français musulmans d’obédience ou pas d’ailleurs que les terroristes recrutaient pour en faire des martyrs.

De fil en aiguille il se rappela du symbole de la croix. La fulgurance de ces images qui surgirent soudain dans lesquelles il voyaient des jeunes gens harnachés de bombes et prêts à mourir pour une cause religieuse superposées à un messie chrétien cloué au bout de chacun des membres sur une croix en raison d’allégations produites par des marchands philistins l’emportèrent vers des images de peintres des siècles précédents devenus des sommités de l’art après leurs morts.

Cette image de martyr décidément était liée à tant de choses dont il pouvait relier des connections imprévisibles de prime abord, qu’il en éprouva comme un vertige.

Peut-être que Louisa voyait juste, son orgueil ou son manque de confiance en lui l’avait tellement acculé depuis des mois, peut être même des années que le seul refuge qu’il avait pu trouver en fin de compte était cette position de martyr de la peinture, de l’art en général et pourquoi pas de la vie elle même pendant qu’il y était.

Il décida de pénétrer dans l’atelier, s’assit une fois encore devant son chevalet et tenta une fois encore de réaliser un tableau sans que celui ci cette fois ne sombre dans le chaos général des gris. Alors il prit ses couleurs les plus vives et les posa directement à la surface de la toile puis les étala à mains nues.

Cela lui fit un bien fou, il eut l’impression de revenir à l’origine du monde, aux temps préhistoriques bien avant toutes ces foutues notions de martyr. Cette nuit là il dormit paisiblement auprès de Louisa sans se réveiller une seule fois et il se rappela le matin suivant avoir rêvé de Mammouths de tigres à dents de sabres fabuleux dans des paysages magnifiques où l’homme n’était pas encore intervenu.

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