Avoir un ami

Élias ne comprend pas grand chose au monde autour de lui, et cela le rend seul. Alors quand vient la nuit, lorsqu’il rêve, il voit un cheval qui file à travers les champs à une vitesse folle. Il voudrait tant que ce cheval soit son ami. Il s’élance à sa poursuite mais il n’arrive jamais à courir aussi vite que l’animal. Dans les champs la terre est trop molle et ses pieds s’enfoncent. Il ne parvient pas à se déplacer correctement. Et puis surtout parce que dans les rêves, lorsqu’on désire trop quelque chose, la course se transforme en « sur place » Élias l’a observé de nombreuses fois.

C’est trop difficile d’avoir un ami cheval se dit Élias un matin. Alors peu à peu il transforme son rêve, et au bout de quelques temps le cheval se transforme en chien. Un chien loup comme dans ce roman de Jack London qu’on vient de lui offrir pour ses 7 ans.

Le grand Nord , Elias s’y sent comme chez lui, il peut vraiment voir tout ce que le narrateur de cette histoire raconte, la neige qui recouvre tout, la glace sous laquelle les poissons nagent en silence, et les empreintes des loups qui se dirigent vers la profondeur de la foret et qu’il désirerait suivre lui aussi. Est ce qu’on peut être ami avec un loup ?

Dans l’histoire il s’agit plus d’une attirance envers une louve mais les louves sont surement comme les filles en général, pense Élias, il vaut mieux ne pas leur faire confiance. Et surtout pas s’imaginer qu’elle peuvent être de véritables amies. Il en a déjà fait l’expérience , l »amitié ne leur suffit pas, elles font n’importe quoi avec notre cœur jusqu’à le déchiqueter en mille morceaux puis elles le piétinent en riant et en nous traitant d’idiot.

Ce sentiment bizarre qu’elles nous inspirent n’a rien à voir avec ce qu’Élias imagine que puisse être l’amitié. En amitié on n’a pas envie de manger l’autre n’est ce pas, en amitié on n’est pas attiré par le rouge d’une lèvre, le rose d’une pommette, la noirceur humide d’un œil. C’est exactement cela qu’il avait découvert quelques semaines auparavant lorsqu’il avait aperçu la première fois Jenny. Une sorte d’appétit pour le corps de Jenny dont il apercevait ça et là la chair appétissante d’une cuisse ou d’un bras qui ressortait de sa robe blanche. Oh il ne l’aurait pas mordue bien sur, ça ne se fait pas. « Il faut savoir se retenir dans la vie » ne cesse de lui rappeler sa mère.

Se retenir c’est facile à dire mais pas facile à faire. Ce qui fait qu’on se retient c’est la gifle, en règle générale, au bout d’un certain nombre de gifles on comprend enfin que ça ne se fait pas. Que c’est interdit. Mais ce qu’on fait du désir, de la faim, de la soif ? personne ne le dit jamais. C’est comme ça qu’Élias a commencé à comprendre ce monde qui l’entoure.

Les gens ont faim et soif de tout un tas de choses naturellement mais ils se retiennent parce que ça ne se fait pas. Alors ils font autre chose pour remplacer ce qu’ils ne peuvent pas obtenir naturellement. Parmi toutes ces autres choses, il y a les mensonges bien sur et puis le vol, la trahison, la moquerie et surtout Élias a découvert le réfrigérateur comme moyen surpuissant d’étancher sa faim et sa soif.

C’est son père qui silencieusement lui montre l’exemple. Après le dîner lorsqu’ils sont au salon, toute la sainte famille en train de regarder la télévision, au bout d’un moment le père dit toujours « j’ai une petite faim encore. » alors il se rend à la cuisine et revient avec un énorme sandwich. Élias a envie d’un sandwich aussi mais la mère dit toujours Non Élias il est l’heure d’aller au lit maintenant et ça le met en colère parce qu’il trouve profondément injuste d’aller se coucher à cet instant là où il pourrait planter ses dents dans le pain frais à la recherche de la tendresse salée d’une tranche de jambon ou de viande froide de préférence avec cette petite acidité que procurent les cornichons dans Le sandwich idéal.

Au bout du compte l’idéal c’est toujours un peu pareil se dit Elias c’est comme un jeu de poupées russes, on commence par dévisser le corps de la plus grande et, au fur et à mesure qu’on se dirige vers la plus petite, on sent bien que l’idéal rapetisse lui aussi c’est obligé, mais on continue tout de même à dévisser les poupées en deux pour être sur à la fin qu’on ne trouvera rien du tout.

Elias est monté tout en haut du cerisier au fond du jardin et regarde les nuages qui n’arrêtent pas de se transformer eux aussi, parfois il aperçoit le magnifique cheval de ses rêves, d’autres fois un chien loup, d’autres fois un énorme sandwich et puis tout disparaît au fur et à mesure pour ne plus laisser que le vaste ciel bleu.

Il se demande si un jour il trouvera un ami qui calmera cette faim et cette soif dont il ne sait pas quoi faire vraiment et qui le rendent si seul quand il y pense.

Peut-être est-il une sorte de monstre, comme ces ogres qui surgissent dans les vieilles histoires rien que pour dévorer les petits enfants, il ne le sait pas.

Et dans ce cas peut-être que les ogres aussi rêvent d’amitié eux aussi et qu’ils ne parviennent à étancher leur désir que dans la dévoration des enfants ce qui est interdit évidemment. Mais personne ne dit jamais dans ces histoires qui leur donne des gifles pour les stopper et leur faire comprendre leur erreur. On invente toujours un héros à ces moments là comme Zorro ou Thierry la fronde pour dire voilà ce qui est bien voilà ce qui est mal.

Élias ne comprend pas grand chose à tout ça, il essaie de se déguiser en mettant un masque ou en fabriquant des frondes mais il sait très bien que ce n’est qu’un jeu qui ne résout rien. Nous sommes au monde pour subir la faim et la soif et nous passons le temps à nous divertir pour l’oublier. Pour transformer des chevaux en chiens et les chiens en poupées russes que nous déchirons en deux comme les brouillons préparatifs à une amitié qui ne viendra jamais.

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