Tu peux toutes les avoir si tu le veux vraiment.

Élias a enfin trouvé un ami. Il s’appelle Philippe et ils jouent ensemble le jeudi dans le grand silo. Ils plongent dans le blé et s’aident mutuellement à en ressortir en se tendant la main. Dehors juste devant le grand bâtiment il y a une fosse très profonde au fond de laquelle vivent des crocodiles, c’est le père de Philippe qui le dit, il ne faut surtout pas s’en approcher. Des camions viennent là et déversent des tonnes de blé ce qui fait que ça doit étouffer les cris que ces monstres doivent pousser tout en dessous. On ne les entend jamais même si on colle son oreille sur la plaque qui recouvre la fosse.

Ils ont joué toute la journée ensemble et puis à un moment où ils parlaient des filles, Philippe a dit cette phrase étrange :

-Tu sais tu peux toutes les avoir si tu le veux vraiment.

Elias a observé le regard de Philippe et il a comprit qu’il ne plaisantait pas. Cette fois ci il croyait vraiment à ce qu’il était en train de lui dire parce qu’il avait une mine grave.

Cependant il n’a rien répondu. D’ailleurs que pouvait il répondre à cela ? C’était tout à fait le genre de phrase qu’on entend et qu’on ne comprend pas vraiment mais dont on relève l’importance capitale. Le genre de phrase que l’on n’oublie jamais.

Pendant des jours des semaines, Élias a repensé à cette phrase il a tenté de la décortiquer dans tous les sens pour en extraire cette chose étonnante qui avait toute l’apparence de l’évidence, si ce n’était la notion d’impossible qu’elle recèle en même temps.

Il en était parvenu à cette évidence que dans cette phrase le vrai et l’impossible se côtoyaient sans pour autant procurer la moindre de piste de résolution possible.

Cela pouvait tout à fait être le genre de phrase que l’on trouvait dans les récitations à apprendre « par cœur ».

Des personnes que l’on appelait des « poètes » étaient spécialisés dans l’invention de telles phrases qu’ils allaient chercher Dieu seul sait où , dans un lieu inconnu de tous qu’on appelle « l’inspiration ».

Peut-être que son ami Philippe était un de ses poètes. Peut-être que lui-même Élias en était il un aussi du seul fait d’avoir pu porter son attention sur cette phrase si particulière.

Un soir au dîner pour voir, il l’avait dit cette phrase tout haut.

-Toutes les filles je peux les avoir si je le veux vraiment.

Sa mère avait alors dit, « tel père tel fils » en fronçant les sourcils et en regardant le père qui lui regardait son assiette. Élias avant senti que sa phrase avait provoqué un bide il n’avait pas insisté ce soir là.

C’est le vieux en taillant son bout de réglisse habituel devant la tonnelle qui lui avait donné une vraie piste. Le soir en rentrant de l’école ils avaient l’habitude de discuter un peu. Le vieux habite en face de leur maison, il a perdu sa femme et il s’ennuie quand il a finit son jardin. Alors il traverse la rue pour papoter un peu avec Élias. Il apporte toujours un bâton de réglisse et pendant qu’ils causent il retire la peau avec son canif. Quand il repart il lui tend le bâton devenu jaune et Élias le suce pendant quelques heures en attendant le repas du soir.

-toutes les filles je peux les avoir si je le veux vraiment avait-il dit au vieux.

Et celui ci n’avait pas bronché, il avait continué tranquillement à tailler le bout de réglisse.

Enfin après une ou deux minutes de silence il lui avait dit

Oh les filles c’est vraiment une toute petite partie de tout ce que tu peux avoir si tu le veux vraiment.

Élias avait levé les sourcils d’étonnement, le vieux ne pouvait pas lui mentir, il en connaissait un sacré rayon sur la vie. Pourtant là c’était vraiment énorme et il laissa la phrase résonner un bon moment dans l’air en retenant sa respiration car c’était un bon moyen qu’il avait découvert pour bien retenir les choses importantes.

-L’important dans la phrase c’est « si tu le veux vraiment » avait conclu le vieux en lui donnant le bout de réglisse et en le saluant pour traverser la route en sens inverse.

Élias resta longtemps encore sur la tonnelle à suçoter son bout de réglisse en se répétant  » si je le veux vraiment ».

Puis il se demanda ce que lui Élias pouvait vouloir vraiment dans la vie, c’est à ce moment là qu’il se rendit compte d’un empêchement énorme qui venait de lui tomber dessus. Il voulait tellement de choses en même temps que c’était impossible d’en détacher une seule sans éprouver une douleur pénible. Il essaya plusieurs fois en vain. Ce qu’il désirait faisait comme un nœud formidable pareil au nœud de ses chaussures, peut-être même plus compliqué encore à dénouer. Il allait devoir faire preuve de patience plus que jamais encore il ne l’avait jamais fait.

Presque aussitôt il regarda le soleil qui était encore haut dans le ciel malgré la fin d’après midi. Il avait encore le temps de se rendre au bout de la rue à la petite épicerie de la mère Muguette pour lui voler quelques bonbons pendant qu’elle tournerait le dos comme il le faisait désormais régulièrement lorsqu’il se trouvait confronté à des problèmes insolubles.

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