La mort sociale

Je ne me suis jamais vraiment remis complètement non pas d’une, mais de plusieurs morts sociales. Dans ma jeunesse agitée, alors que je déménageais souvent quittant ainsi des cercles d’amis je ne me souciais pas vraiment de vie sociale, l’urgence était la survie tout simplement. Ne pas devenir complètement cinglé primait en général sur tout le reste. C’est probablement pour cela que j’ai inventé de toutes pièces des histoires d’amour merveilleuses lorsque j’y repense.

Tout ce que j’imaginais alors pouvoir partager et qui ne cessait de se dissoudre dans ce que l’on appelle le vivre ensemble me paraissait être une pure perte, comme si je dilapidais un capital précieux à chaque instant en compagnie d’autrui, sauf si autrui était investi de tout l’amour dont j’étais capable alors, autant dire pas grand chose de substantiel soyons honnête.

Je tombais, ainsi qu’on le dit en amour pour des choses qui me paraissait tellement étranges que mon impression d’être un foutu borderline s’en trouvait à chaque fois renforcée. A cela je crois utile d’ajouter que je devais avoir au moins la moitié du cœur d’un Saint Bernard et que mon passe temps favori était de tenter de sauver les désespérées, les vierges effarouchées et les salopes pointées du doigts par la vindicte générale.

Quel meilleur reflet à mon sentiment d’abandon, de désespérance et de solitude pouvais je alors trouver, incarné dans les traits de ces maîtresses qui oscillaient entre la femme enfant aux milles et un caprices et la pasionaria qui passe son temps à châtrer les messieurs en leur siphonnant si possible jusqu’à la dernière goutte de discernement ?

Aucun autre n’était acceptable évidemment. Je n’ai jamais fait autre chose que de tenter de réparer quelque chose de brisé que je ne cessais de reporter dans ces regards plus ou moins égoïstement attentionnés d’ailleurs eux aussi.

Sans doute aurais je été frappé d’une malédiction authentique m’enfermant comme Merlin dans un rocher, coupé du monde totalement, je n’aurais pas fait mieux ou pire.

Autour de ces foyers passionnés et passionnants brûlants dans la nuit noire de mon propre monde, des halos de lueurs éclairaient faiblement des visages, des silhouettes, sorte de satellites tournant autour de l’événement amoureux. C’était toutes ces connaissances qui surgissaient comme des insectes attirés par les flammes d’une bougie et qui, immanquablement, finissaient par cramer lorsque les idylles s’achevaient dans un feu d’artifice de préférence épique.

Je ne sais pourquoi, j’ai conservé contre toute logique leurs traits aussi nettement dans ma mémoire, parfois plus que l’être prétendument aimé. Sans doute que je savais que nous mourrions ensemble eux et moi une fois l’histoire achevée comme il va de soi dans tout bon roman.

Je ne me suis pas rendu compte de tout cela avant un age avancé et, souvent lorsque j’y repense je me traite d’idiot ou de gamin. Cette fameuse « maturité » dont il serait absolument nécessaire pour se sentir « homme » m’a toujours manqué évidemment parce que je l’ai inventé elle aussi tout autant que le reste.

Certains rêvent d’être explorateur, capitaine d’industrie, marin au long cours, père de famille consciencieux, j’avoue que tout cela ne m’intéressa pas vraiment et ce dés le début. A vrai dire je n’ai jamais eu de rêve que je puisse projeter au delà de la durée d’une ou deux journées. La vérité est que j’ai toujours été aux prises avec le moment présent non pas comme un bobo dont les neurones auraient été atomisés par la lecture d’un Arnaud Desjardins ou d’un Taisen Deshimaru mais grâce à l’âpreté, à la dureté de ma vie d’enfant, d’adolescent et puis de jeune adulte.

Quand on doit satisfaire les besoins les plus élémentaires comme manger, boire, dormir, s’occuper l’esprit, il est difficile de s’égarer trop longtemps dans des vétilles. Les repas entre soi disant amis, les mondanités de toutes sortes apparaissent au bout d’un certain temps comme le lieu propice pour tirer à vue.

Je me souviens encore comment par ennui de ces réunions dans lesquelles mes amours me conduisaient je rongeais mon frein. C’était à glacer le sang de voir des personnes vivant ainsi leur putain de vie de façon indolente, automatique, en palabrant durant des heures sur des points de philosophie, d’art ou tout bonnement, et c’était là le lieu vers où tout conduisait la plupart du temps, sur la médisance et la plainte.

A de rares exceptions j’avais envie de les massacrer mais à l’époque comme je maniais la langue comme une pioche ou une truelle, je m’emportais assez vite, invectivais n’importe comment et au final faisait sourire.

Avec condescendance alors, on me rappelait ma jeunesse et je devais comprendre que celle ci était le meilleur synonyme qu’ils avaient trouvé à mon ignorance sous peine d’atteindre alors au paroxysme du ridicule.

Ce fut un avantage certain que je découvris dans cet éloignement que provoque le ridicule. Et je m’y suis souvent lancé à cœur joie provoquant en même temps de jolies grimaces sur les beaux visages de mes amours.

Ainsi le ridicule avait donc cet étrange pouvoir de déformer les faciès les plus aimés, les plus choyés, les métamorphosant en de hideux masques de théâtre No comme j’en avais relevé les similitudes dans quelques ouvrages traînant dans leurs bibliothèque. Ma méchanceté m’effrayait tout autant que la profondeur de la solitude que j’éprouvais à ces moments là . Et pourtant le ridicule me séduisait d’autant et je m’engouffrais en lui comme sous une bonne couverture bien chaude.

Ainsi ai je perdu au fur et à mesure de mon voyage toutes ces amours au visage de Janus et tout le décorum allant avec, instants de félicité simulée, enthousiasme effrayant, plans sur la comète à saboter d’urgence, et bien sur ces petites grappes de connaissances, de relations tournant en rond autour de ces histoires.

Quand c’était trop ou pour l’une ou pour l’autre , qu’il fallait trancher net, prendre une décision, rompre et se séparer je perdais tout avec une sorte de soulagement, une joie sauvage je ne pourrais pas l’exprimer autrement. Je mourrais encore une fois de plus en partant loin de tout ça, léger et neuf, presque en dansant avec à l’âme des images de banquises pulvérisées , puis j’allais à la première bibliothèque venue me perdre complètement dans les livres.

A chaque période de disette en vue, les livres me servaient à la fois d’arme et de garde manger. Je pouvais me passer de nourriture pendant des jours mais pas de lire, pas de ce rassasiement que provoquait doucement par vagues la lecture comme on fait l’amour.

Il y eut ainsi des renaissances fabuleuses qui me conduisirent vers la philosophie, l’histoire des religions, la botanique, l’entomologie et la numismatique. Chaque lecture pénétrait ainsi comme un sang neuf dans mes veines et me tenait debout à nouveau, prêt à affronter le prochain amour, la prochaine défaite, la mienne évidemment, et à regarder encore et encore cette peur de disparaître pour toujours en me l’offrant si je puis dire à tempérament.

Illustration Memento-Mori-Pieter-Claesz-Vanitas-Painting

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