Effacer l’ardoise

Autrefois quel plaisir de reprendre l’ardoise et d’effacer ces chiffes, toutes ces additions, ces soustractions ces divisions auxquelles j’étais rétif pour passer soudain aux lettres que l’on formait en s’appliquant et en tirant la langue un peu pour s’humecter les lèvres de plaisir.

C’était simple alors de prendre une éponge humide et de la passer sur la surface pour effacer la craie, retrouver la virginité de l’ardoise c’était retrouver une virginité aussi par ricochet.

Plus tard dans la vie la fréquentation des bistrots de tout acabit firent ressurgir ces vieux souvenirs scolaires. Dans les périodes de vaches maigres j’avais une multitude d’ardoises dans divers établissements et lorsque venait le terme de chaque mois, je décidais si oui ou non, selon mes faibles moyens j’allais me décider à en effacer quelques-unes. En posant sur le zinc les pièces et les billets je me souviens encore de ce soulagement  que m’offrait le simple fait d’effacer ainsi mes ardoises à nouveau.

Parfois je rêve au plus profond de la nuit à toutes ces ardoises encore pleines de signes cabalistiques évoquant  par toutes les façons possibles une dette en suspens.

A l’époque moderne sans doute faut il imaginer que la propagation du crédit aura causé bien plus de ravages qu’on ne peut le penser. Le fait de vivre ainsi à tempérament en accumulant les dettes comme les crédits fausse le jugement de soi tout simplement parce qu’on a tendance à oublier ce que l’on doit c’est humain.

Si d’un seul coup je voyais arriver devant chez moi l’immense armée de mes créanciers je crois cependant que je serais bien content.

A commencer par voir en tête mes vieux parents, puis tous les proches et puis tous ceux dont, de vie en vie je me suis peu à peu écarté en laissant toutes ces dettes derrière moi sans jamais revenir en arrière, sans regret, effrontément comme un gamin.

Comment effacer une telle somme d’ardoises je me pose souvent la question encore surtout lorsque je ne dors pas la nuit. Le poids de cette dette est si pesant qu’il ressemble au deuxième effet kisscool d’un bon repas. On se gave et puis soudain la digestion fait des siennes.

Parfois je me dis que la meilleure façon de résoudre ce soucis serait de m’effacer moi-même totalement. Comme le disait le grand poète Henri Michaux

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l’étrave, ou si l’on veut, dans l’écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.
Dans l’attelage d’un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l’haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs et des articulations.Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi. Extrait de « L’espace du dedans »(1929)

Parfois je me dis aussi que j’ai peut-être une chance de rembourser en partageant mon expérience, en peignant, en écrivant. Au premier abord cela paraissait facile … mais à bien y réfléchir cela demande bien plus que de l’aisance dans les techniques, cela exige de n’avoir pas froid aux yeux, d’oser pointer sur sa propre tempe le calibre se situant entre mensonge et vérité pour trouver la voie étroite qui ramène vers soi cette surface obscure comme une ardoise neuve sur laquelle en tirant la langue à nouveau je pourrais dessiner et écrire dans la joie vraiment ayant payé toutes mes dettes rubis sur l’ongle.

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