Artistes sur liste noire

Au début je pensais que ce n’était qu’une simple formalité. Je venais de m’inscrire en tant que formateur et artiste peintre sur le site de l’Urssaf et bien sur j’avais été conseillé pour ne pas m’installer comme autoentrepreneur.

J’avais opté pour un statut de profession libérale, ce qui était en apparence plus avantageux. J’avais des centaines de kilomètres à effectuer chaque année, l’essence pour la bagnole, les péages, la bouffe, sans oublier les quelques milliers d’euros qui servent généralement de bakchich pour avoir accès à certains lieux d’exposition soi disant renommés.

Jusque là j’avais pratiqué en amateur mais les gains devenant de plus en plus importants au fur et à mesure de ma fulgurante percée dans le monde de l’art, j’avais décidé cette année là de me mettre en règle avec la fiscalité.

Le dernier truc que j’avais encore à faire était d’ouvrir un compte « professionnel » dans la banque de mon choix afin de ne pas mélanger les torchons et les serviettes. Comme j’avais déjà un compte personnel dans cette banque dont le slogan principal est « la confiance » -comme la plupart des autres d’ailleurs- je m’étais dit que ce n’était qu’un simple coup de fil à passer à la gestionnaire habituelle de mon compte.


Tout se déroulait plutôt bien et nous allions en arriver à la date et heure du rendez vous – je désirais que ce soit réglé le plus rapidement possible quand tout à coup mon interlocutrice me demanda de préciser ma profession.

D’habitude je dis que je suis professeur de dessin et peinture à mon compte mais cette fois, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai déclaré que j’étais artiste peintre.

Il y eut un blanc.

J’ai cru à une coupure de réseau et j’ai regardé l’écran de mon smartphone, mais visiblement la conversation était toujours active.

Excusez moi Mr… je voulais juste vérifier quelque chose car nous avons tout un tas de directives pour l’ouverture de comptes et certaines professions sont plus délicates que d’autres.

C’est bien ce que je pensais, je suis désolé de vous le dire mais les artistes sont sur une liste noire chez nous

Puis comme je demandais les conséquences qui ne manqueraient pas de me tomber dessus en étant inscrit sur cette liste obscure elle me précisa que je n’aurais droit à pratiquement aucun avantage, comme par exemple une facilité de trésorerie, voire même une carte bancaire classique.

Au bout de cette énumération il y en avait une seconde qui comportait toutes les garanties que la banque demandait pour ouvrir un simple compte professionnel sans aucun avantage. Je laissais donc mon interlocutrice débiter sa litanie en allant m’asseoir avec un thé que je venais de me servir et allumais une cigarette tout en feuilletant une revue sur le jardinage.

Enfin au terme de tout ça je remerciais poliment et je raccrochais.

Ce fut un petit parcours du combattant très instructif sur la façon dont est considéré le métier d’artiste en France par les établissements bancaires.

Pratiquement aucune banque ne l’envisage comme quelque chose de sérieux et encore moins de rentable. Je crois que j’ai du contacter une dizaine d’enseignes, toutes vantant leur ouverture d’esprit et encourageant l’entrepreneuriat et à chaque fois, bien que l’on ne me le dise pas aussi ouvertement que la première fois, je compris que la fameuse « liste noire » était l’obstacle principal.

Il m’aurait suffit bien sur de dire que j’étais formateur et à la limite sans préciser en quoi, pour obtenir mon compte en une journée, mais j’avoue que j’ai pris une sorte de plaisir pervers à étudier ces refus déguisés d’agence en agence.

Au bout du compte j’ai finit par me résoudre à dire que j’étais formateur tout simplement et ce fut comme un sésame tout à coup. Bien sur je n’eus pas de facilité de caisse et il fallut encore combattre pour l’obtenir au bout que plusieurs années de ténacité et à l’appui des photocopies de mes bilans annuels.

Fiscalement le statut de profession libérale bien qu’il soit intéressant pour déduire les frais ne l’est pas vraiment concernant l’ensemble des charges prélevées chaque année. Sans parler des cours de peinture qui sont mon « fond de commerce » la vente de tableaux, en suivant les règles c’est à dire en divisant par 3 le prix de vente de ceux-ci pour savoir ce qui rentre effectivement dans ma poche donne l’impression ni plus ni moins de s’être engagé comme tapin sous la protection d’un étatique Julot.

Malgré cela et bien que la tentation de faire du « black » me soit parfois venue, je reste honnête, je note scrupuleusement toutes mes entrées d’argent provenant des ventes d’œuvres et des cours. La raison principale à cela, celle que je me suis donnée est qu’il faut effectuer environ 6000 euros de bénéfices par année pour que les trimestres comptant pour la retraite soient validés. Pas question de perdre une seule année encore à mon age me suis je dit, c’est si on veut un résidu de mon passé « petit bourgeois ». J’espère bien bénéficier comme tout à chacun d’une retraite tant que c’est encore possible.

Sans doute que c’est une des péripéties parmi tant d’autres qui m’aura également convaincu de ne pas clamer trop fort que je suis un artiste dans un pays qui ne tient visiblement pas ce métier au sérieux. Le fait que les banques aient crée cette fameuse liste noire n’est que la partie visible d’un formidable iceberg que constitue l’opinion publique vis à vis de ses artistes.

D’ailleurs en lisant le fil d’actualité de Facebook je suis tombé récemment sur une étude qui dit que le métier d’artiste est l’un des moins pris au sérieux ces dernières années à tel point que la plupart des gens disent qu’il ne sert à rien.

Cela ouvre un débat fort intéressant que je ne prétends pas clore dans ce simple texte. Un artiste sert il à quelque chose ? l’art lui-même sert-il à quelque chose pour la société ?

A vrai dire il y a autant de raisons de dire non que oui. Cela démontre à quel point l’art et les artistes en général restent sur la marge de la notion d’utilité. Et ce que la plupart des citoyens au delà d’un tel constat considèrent comme étant utile ou pas à leur existence.

Peut-être alors n’est ce pas un questionnement sur l’utilité de l’art qu’il sera pertinent de mener mais plutôt une vaste enquête sur la notion d’utilité en général.

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