Les sirènes

Ecrire soulève autant de confusion que lorsqu’on agite un récipient dont la boue se serait déposée au fond. Au début tout semble limpide, puis, peu à peu la confusion s’installe sans même qu’on n’y prenne garde. Il faut attendre parfois des jours afin que les mots s’immobilisent, et que l’on puisse redécouvrir une transparence au texte. La raison de cela est que l’on veut souvent faire appel à l’imagination, au mensonge pour trouver la vérité. La vérité n’est pas tant ce qui est vrai d’ailleurs que ce qui donne l’apparence du vrai. Et c’est un boulot que l’on ne peut faire en une seule fois. Il faut s’y remettre jour après jour, avec la régularité d’un coucou mécanique pour se donner la moindre chance d’y parvenir.

Comment utiliser l’imagination ?c’est une question qui devrait revenir pratiquement au début de chaque séance d’écriture. Je dis « séance » parce que ce n’est pas si éloigné dans mon esprit de ce que j’imagine être une séance de psychanalyse. Le prix à payer que ce soit en temps ou en monnaie sonnante et trébuchante est une condition préalable et il vaut mieux se dire que l’on n’a pas tout le temps devant soi, ni des millions pour se donner une chance d’élucider cette question.

Personnellement, je ne sais pratiquement jamais par avance comment le texte va se dérouler jusqu’à la fin. Je ne fais pas de plan, je dédaigne toute intrigue dans ce que ces approches offrent de sécurité illusoire. Je ne fais véritablement confiance qu’aux mots eux-mêmes que j’aligne plus ou moins patiemment les uns derrière les autres jusqu’à ce que le robinet s’arrête.

Pour en revenir à l’imagination j’ai remarqué qu’elle prend son envol lorsque je pars d’une situation que je connais, que j’ai vécue, dans laquelle j’ai été à un moment ou l’autre le témoin, l’observateur ou l’un des acteurs.

A chaque fois que je sors du connu et que je tente d’inventer des choses à partir de postulats purement imaginaires, je suis certain de parvenir dans une impasse et de laisser tomber le texte parce qu’à un moment je ne lui trouve plus aucun intérêt personnel. Sans doute est ce pour cela que je ne m’obstine pas à vouloir écrire des romans pour séduire les éditeurs ou les lecteurs et que je ne peux non plus me considérer comme « un écrivain professionnel. »

Sans doute que les nombreux échecs, tous les manuscrits inachevés que je conserve au fond de vieux cartons sont comme les fossiles d’une période enthousiaste de ma vie, où je me disais Bon dieu mais c’est exactement cela que je veux faire : être écrivain et rien d’autre !

Ce n’est pas que je manquais d’idées à cette époque, non, mais le plus souvent elles ne tenaient pas debout. J’écrivais quelques dizaines de pages, un chapitre le plus souvent, rarement deux et puis je laissais tomber. La raison de ces échecs je la plaçais en premier lieu à l’époque dans mon inexpérience de la vie, puis à un manque de documentation, et enfin pour terminer à un manque tout court. Il devint de plus en clair qu’il me manquait une voire plusieurs cases.

J’ai tout de même passé une bonne dizaine d’années de l’âge de 29 à 39 ans à m’entraîner avec régularité en croyant fermement à pouvoir transformer mes fantasmes en réalité jusqu’à ce que je laisse totalement tomber l’écriture pour m’ensevelir dans une existence dite « normale », jusqu’à ce les dépôts boueux de mes ambitions et de mes prétentions se déposent au fond du verre complètement.

Je ne peux pas dire que j’ai vu plus clair dans ma vie à ce moment là, non ce ne serait pas exact, mais il m’a semblé être soulagé en tous cas de sortir de la vision hyper romantique que j’avais alors du personnage d’écrivain que j’avais conçu.

J’étais parvenu enfin, pour une fois, à ce fameux principe de réalité connu par le plus grand nombre et qui veut qu’une chose qui ne marche pas au bout de tant d’années ne vaut pas la peine de s’acharner encore une bonne dizaine d’années de plus.

Plus léger d’un coup je m’engouffrais alors dans tout un tas de métiers, rencontrais de multiples milieux du barreau le plus bas jusqu’au plus haut de la fameuse « échelle sociale » déterminé à rentrer dans la peau d’un acteur authentique. Et surtout oublier, laisser tomber mon obsession de l’observation.

J’y serais presque parvenu si je n’avais essuyé toujours à peu près les mêmes difficultés vis à vis des femmes sur lesquelles je jetais mon dévolu. D’ailleurs, elles me le rendait bien, rubis sur l’ongle si je puis dire.

Après m’être acharné tant d’années à vouloir me prouver quelque chose à moi-même, il me fallait désormais en passer de nombreuses autres à essayer de prouver quelque chose à mes compagnes.

Ce fut une période encore plus difficile que celle passée à essayer d’écrire par qu’il était question en gros de toujours avoir à prouver l’amour que je portais aux autres.

Cette pression omniprésente me devint assez rapidement éreintante et j’avoue qu’à la fin la seule façon de m’en tirer fut de décider que je ne savais pas aimer, que je n’avais pas le cœur accroché comme tout le monde. Exigence et amour à partir de là devinrent des synonymes nouveaux, alors que jusque là j’aurais juré qu’ils avaient toujours été antagonistes à souhait.

Les difficultés relationnelles qui naquirent face à ce couple inédit de mots simultanément à tous les nôtres, ceux formés par mes bonnes amies et moi, me replacèrent malgré moi dans la peau de l’observateur.

Assuré en quelque sorte preuves à l’appui que l’on ne cessait de me brandir sous le nez que je n’avais pas de cœur, la tête prit automatiquement le relais dans une analyse glaciale des situations les plus communes, voire les plus triviales.

Si j’étais assis sur un divan je dirais que c’était la suite logique des événements qu’une part étrange et inconnue de moi avait décidé de vivre. On a surement le droit de dire autant de conneries qu’ailleurs sur un divan n’est ce pas ? Oui, voilà on y arrive enfin à cette idée d’ une sorte de mission que l’on se murmure plus ou moins consciemment au tout début.

Une sorte de plan avait été établi pour qu’un jour ou l’autre je revienne à l’écriture. Cela parait ridicule de penser ce genre de chose, mais pas tant que ça au final puisque les faits sont là, indéniables.

Comme je disais au début l’imagination est un outil à manier avec une extrême précaution pour écrire, c’est une bagnole de luxe qui ne souffre pas le moindre écart d’inattention. Le moindre assoupissement, le léger coup de volant à droite ou à gauche projette irrémédiablement le bolide dans le décor, ou tout du moins dans le bas fossé.

Comment faire alors ? Homère qui est considéré comme le premier romancier donne une combine dans l’Odyssée lorsque Ulysse décide d’écouter le chant des Sirènes. Il demande à tout l’équipage de se boucher les oreilles avec de la cire ou du goudron et de l’attacher à un mat pour qu’il ne puisse pas sauter hors de son vaisseau sitôt qu’il entendra le chant magique de ces créatures redoutables.

Un de mes amis psychologue, venu dîner il y a peu m’a confié une analyse personnelle de l’histoire d’Ulysse à laquelle je n’aurais bien sur jamais pu pensé n’ayant aucune notion de psychologie.

Le mat auquel Ulysse demande à être attaché représente le père et c’est ainsi relié à la figure paternelle qu’Ulysse pourrait oser s’approcher dans une certaine mesure de ce que nous chante le féminin – La mère notamment depuis le début des temps et de notre vie.

Parvenir à pénétrer le plus profondément dans cette écoute tiendrait alors d’une certaine mesure à un tabou un inceste et le résultat dramatique de la réussite du héros serait la ruine des dites sirènes. Dans l’histoire d’Homère elles se tuent en se jetant dans la mer du haut des rochers , Ulysse alors pourrait être considéré une fois de plus comme un héros, c’est à dire un modèle social puisque c’est la même chose. Ce que l’histoire ne dit pas de façon très claire cependant c’est qu’une fois passé ce cap ultime comment il reste auprès de Pénélope une fois de retour à Ithaque ? Reste t’il là jusqu’à la fin de ses jours , j’en doute, mais c’est possible que cela ne provienne encore une fois que de mon imagination toujours débordante des qu’il s’agit du connu.

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