Pour ou contre ?

Quelques années avant l’installation d’une relation binaire généralisée de l’espèce avec son environnement , aux alentours de l’an 2000, un samedi, vers 6h du matin, Léo se demanda s’il était « pour ou contre ».

Il ne savait pas sur quel objet porter sa réflexion ce matin là, mais ce n’était pas pour lui le plus important. Il venait de découvrir comme beaucoup, que la plupart de ses décisions, et ce dans tous les domaines de sa vie, pouvaient se résumer ainsi par un oui ou par un non, à l’instar des machines que l’homme avait crées à sa propre image.

C’était le début de l’été et on prévoyait des orages dantesques sur la région. Léo préféra rester dans un « entre deux » quand à savoir s’il devait s’en plaindre ou s’en réjouir, car depuis quelques jours il s’essayait à cette nouvelle tactique.

Ce devait être un mixte, se disait il, issu d’une réflexion approximative prenant appui sur quelques ouvrages bouddhistes qu’il avait avalés, ou taoïstes, à moins que les racines de ce fonctionnement nouveau ne plongent dans la Tora, la Cabbale, ou les manuels d’électricité pour lesquels il s’était découvert un véritable engouement ces derniers temps.

On approchait de la date du bug fatidique dont toute la terre parlait comme d’une nouvelle fin du monde aussi prévisible désormais que le retour de Nessy, le monstre du loch Ness,qui resurgissait périodiquement chaque année, un peu avant les vacances, comme il se doit pour attirer les touristes sur les berges d’un lac écossais.

Léo n’avait pas d’opinion et avait découvert depuis peu le confort d’en être totalement dépourvu. Dans l’adoption toute nouvelle de cette vacuité, il lui semblait qu’un mot oublié resurgissait du fond de sa mémoire comme l’arlésienne écossaise.

L’immanence.

C’est pourquoi ce samedi matin précisément il attrapa le Larousse pour chercher la définition de ce mot dont il n’était plus certain, la connexion de son ordinateur était d’une lenteur affreuse, et elle venait de « planter » plusieurs fois de suite; aussi avait il décidé de se la jouer à l’ancienne. Revenir au paléolithique n’était pas désagréable. L’odeur du papier, le poids concret d’un livre entre les mains que l’on feuillette en humectant légèrement la pulpe d’un doigt lui rappelait des souvenirs enfouis d’un passé d’écolier comme de lecteur assidu des nombreuses bibliothèques de la ville.

« Un principe métaphysique immanent est donc un principe dont non seulement l’activité n’est pas séparable de ce sur quoi il agit, mais qui le constitue de manière interne. L’immanence peut aussi se distinguer de la permanence, qui désigne le caractère de ce qui demeure soi-même mais à travers la durée, c’est-à-dire en assignant aux objets un espace et un temps. »

C’était une piste de réflexion prometteuse se dit Léo puis il se posa la question de l’intérêt qu’il pouvait avoir à s’engager dans une telle réflexion, et il la conserva dans un coin de sa tête pour tenir sa position quant à toute déduction intempestive.

Enfin en appuyant sur l’interrupteur de la cafetière il eut comme une sorte de révélation, tout à fait le genre d’intuition qui arrive au moment où l’on s’y attend le moins se dit-il en aparté la voyant surgir.

La vie pour l’être humain, le point de vue avec lequelle celle ci était la plupart du temps considérée ressemblait à cette cafetière grosso modo. Soit elle était allumée soit elle était éteinte, seule la pression sur l’interrupteur permettait de s’engager dans une certitude élémentaire, que personne n’aurait osé remettre en question.

La machine était soit en fonctionnement soit elle ne l’était pas.

Léo se servit un café et au moment de prendre un sucre comme il avait l’habitude de le faire il se retint.

Ce jour là il découvrit une pièce nouvelle à de fabuleux système qu’il était en train d’élaborer à tâtons et qui consistait à s’en remettre totalement à l’instant présent et à une sorte de réflexe spontané qui naissait de l’instant lui-même.

Il en conçu peu à peu comme une sorte d’extension de sa cervelle dont les ramifications prenaient leur source dans le moment seul, toujours le même se répercutant sans doute depuis les origines lointaines du big bang tout comme prennent ainsi leur source probablement l’illusion du temps et de l’espace dont plus personne ne se rend plus compte.

Prendre ou ne pas prendre de sucre dans son café demandait normalement d’effectuer un choix, de s’en remettre à des raisons diététiques notamment, ou de s’en remettre à l’habitude.

Que se passerait il dans sa vie s’il créait à chaque fois une sorte de court circuit qui ferait « sauter » le mécanisme de la prise de décision vers l’impulsion seule ?

Une fois sa tasse reposée sur la table, il décida d’aller faire quelques pas dans les rues de la ville pour tester ses intuitions toutes neuves.

La propriétaire de l’appartement envoya une quantité de lettres qui finirent par se transformer en papier timbré au bout de quelques mois d’impayés.

Puis un jour l’huissier et le serrurier pénétrèrent dans l’appartement. Tout était en ordre à part une quantité de poussière raisonnable déposée sur les meubles. Sur la table de la cuisine trônait une tasse à moitié vide ou à moitié pleine et on en conclu qu’il devait être arrivé quelque chose au jeune homme, un accident, peut-être même pire et que personne n’avait été en mesure d’établir un lien avec son lieu d’habitation.

Dans l’autre pièce ils auraient pu découvrir un portefeuille oublié, ou peut-être pas. L’histoire pourrait s’achever ainsi sans que personne ne puisse être vraiment pour ou contre le fait que Léo soit encore vivant ou bien qu’il ait définitivement quitté ce monde binaire.

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