Le sondeur

Une fois sorti de la bouche de métro, une petite marche d’une dizaine de minutes lui permet de se préparer mentalement à ce qui l’attend et c’est toujours lorsqu’il passe sous le pont du périphérique que le mécanisme est en place.

Encore quelques pas où il devra slalomer entre les vendeurs de pas grand chose qu’ils étalent avec fierté sur le bitume et puis là bas enfin, la frontière entre Paris et Issy les Moulineaux.

Il faut tourner à gauche et faire encore quelques mètres pour découvrir la présence de l’immeuble dont la façade constituée de fer et de verre fumé inspire le sérieux, le mystère et un je ne sais quoi de modernisme affiché.

Cela fait une semaine que Dan travaille ici. Sur le seuil il aperçoit des visages qui commencent à lui être familiers. Il les salue d’un petit geste de la main puis s’engouffre avec eux dans le grand hall, les laisse poireauter devant les portes des ascenseurs car lui préfère emprunter les escaliers.

Parvenu au premier étage il retrouve l’ immense salle et son brouhaha permanent. Certains sont déjà au boulot depuis un moment, casques sur les oreilles, bouteille d’eau à coté du téléphone, une odeur de parfum mêlé à une odeur de pieds flotte pour retomber comme une fatalité de jour en jour au sol où elle semble s’accrocher résolument aux fibres d’ une moquette grise comme on en trouve à peu près partout désormais dans les bureaux.

Dan salue encore de la tête quelques personnes dont la chef d’équipe, une petite blonde délurée qui s’exprime par rafales

Hé Dan je t’attendais plus tôt t’es en retard… Attention à ne pas oublier les relances… tu es dispo pour la soirée aussi ?…

Bonjour aussi réplique Dan en allant s’asseoir à son poste de travail. Par les fenêtres il aperçoit les feuillage roux de quelques arbres sur fond d’immeubles, une sensation oublié de confort comme autrefois dans les périodes enfantines où il se posait dans une salle de classe lui revient. Il se dit que c’est chouette d’avoir trouvé ce job juste là maintenant, en espérant que ça tienne durant tout l’hiver. Ensuite on verra se dit-il en décrochant le combiné du téléphone. Devant lui un terminal gris projette sur un petit écran le contenu d’un questionnaire interminable.

Bonjour ici Dan Perrier de la société Médiacorpe pouvez vous m’accorder quelques instants, nous effectuons la mesure d’audience pour l’audimat ? Possédez vous un poste de télévision ?

Dan se dit qu’il aurait pu trouver un job de fossoyeur, cela n’aurait pas été si différent que ça. Enterrer un autre ou s’enterrer soi-même ainsi tout au long de la journée lui avait laissé un gout de terre dans la bouche les premiers jours, mais, au bout du compte il commençait à s’y faire.

Peu à peu il commençait aussi à se dire qu’il payait une dette sans savoir vraiment ce qu’elle représentait et à qui. Le fait de répéter les mêmes choses toute la sainte journée à des gens qui pour la plupart n’en avaient strictement rien à foutre ressemblait ni plus ni moins à un enfer sur terre. Quelqu’un avait inventé tout ça, cela lui semblait proprement incroyable, comment pouvait-on être aussi inhumain que cela et dans quel but ?

Puis les résistances finissent généralement par lâcher peu à peu au fur et à mesure où la journée se déroulent. Le passage de l’humain au stade de robot peut prendre plus ou moins de temps selon les individus.

« Et entre 20h et 20h15 sur quelle chaine étiez vous ? et avez vous changé de chaine ne serait ce qu’un instant durant ce quart d’heure ? vous souvenez vous sur quelle chaîne vous êtes passé ? et avez vous vu une publicité pour une grande marque automobile ? vous souvenez vous du nom de cette marque ? et ensuite avez vous continué sur cette nouvelle chaine ? combien de temps ? Et êtes vous revenu à la précédente, ne serait qu’un instant ? »

-Dan il faut faire attention tu n’as pas demandé si quelqu’un d’autre dans le foyer a pu prendre la télécommande pour changer de chaîne ! braille devant lui la petite blonde hystérique. Il lève un pouce pour marquer le fait qu’il a saisit. Au début il trouvait ça effroyable de la voir surgir à la moindre occasion et puis il avait trouvé tout aussi effroyable de se rendre compte à quel point on pouvait s’habituer à tout.

A 27 ans il avait déjà réalisé une quantité de jobs plus extravagants les uns que les autres et il lui semblait à chaque fois que chacun de ces boulots lui proposait comme une énigme à résoudre. A chaque fois il lui était demandé de travailler une qualité ou un défaut particulier afin de trouver une vitesse de croisière propice à endurer chaque journée le plus confortablement possible. Jusqu’à ce que la leçon soit parfaitement apprise et que pour une raison ou une autre, toutes se valent dans ces cas là, il décide de se tirer pour voir ailleurs si « l’herbe est plus verte ».

Il y avait toujours cette période d’adaptation de quelques jours où, profane il étudiait tout une série de possibilité en commettant un bon paquet de bourdes. Là plupart était dûe généralement à une sorte de propension à l’imaginaire.

Lorsqu’il observait les autres, il tentait de les imiter à sa façon en imaginant des buts et des raisons qui la plupart du temps n’avaient rien à voir avec l’indigence générale de leurs désirs. La plupart du temps les autres qui travaillaient à ses cotés étaient là pour des besoins fondamentaux comme bouffer, payer leur loyer, élever leurs gosses ou payer les traites de leurs bagnoles.

C’était, si l’on veut, la lutte âpre et perpétuelle pour la survie dont on lui avait parlé depuis le catéchisme qu’il retrouvait ainsi perpétuellement dans chaque nouveau job , avec ça et là quelques variantes.

Jane faisait partie des objets insolites manquant à sa collection. C’était une rouquine de taille moyenne perpétuellement excitée et incohérente jusqu’au bout des ongles qu’elle soignait du reste avec un soin extrême.

Ils se rencontrèrent à la machine à café, dans la salle de pause exiguë où elle tempêtait comme une furie après l’engin qui refusait de lui restituer sa monnaie.

Dan l’observa quelques instants et au bout d’un moment, comme il connaissait assez bien le fonctionnement interlope de ces machines pour en avoir installées dans une de ses missions d’intérim, il s’approcha et donna une grande claque à celle ci sur le coté droit de l’appareil. On entendit d’abord un silence puis le mécanisme joua et les pièces dégringolèrent enfin ce qui provoqua une admiration exagérée de la part de Jane. Lorsqu’elle plongea ses yeux verts d’une clarté étonnante dans le regard de Dan ce dernier ressenti une bonne secousse qui le fit presque décoller du sol. Il y avait à la fois une sorte de naïveté enfantine et un « je ne sais quoi » de complètement barré qui l’aimanta aussitôt.

A partir de là Dan et Jane prirent l’habitude de boire leur café ensemble à chaque pause. Leurs regards se cherchaient d’un module l’autre, se trouvaient, un clin d’œil marquait alors le signal pour se rejoindre et papoter quelques minutes, une sorte d’oasis inespérée en plein milieu de ce désert traversé par les deux sondeurs.

Les semaines passèrent à une vitesse prodigieuse. Dan avait terminé sa période de probation. Il pouvait dire avec sérieux qu’il avait exploité à peu près toutes les approches possibles et imaginables pour apprendre les rudiments du métier de sondeur.

Il avait tenté la timidité, l’emphase, le sérieux, la plaisanterie dans le ton qu’il prenait pour interviewer toutes les personnes à l’autre bout du fil. Mais quelque chose clochait tout de même. Au bout de cette somme d’expériences prodigieuse il était toujours crevé à la fin de la journée comme si un monstre avide lui avait aspiré toute son énergie pour le transformer au final en une sorte d’ectoplasme rentrant chez lui en titubant. Cette image de lui-même ne fonctionnait pas du tout, Dan commençait à se le dire de plus en plus souvent que sans doute était ce là , dans cette immense fatigue, que le nouveau filon se trouvait probablement. Il lui faudrait à tout prix trouver le minerai précieux qui lui permettrait de confectionner son nouveau trophée sa nouvelle amulette.

Cela advint comme toujours par inadvertance. Ce jour là Dan s’était réveillé avec une angine qui l’avait conduit aux limites de l’extinction de voix. Il ne pouvait cependant pas se porter pale car cela lui amputerait une journée de boulot mais en plus il serait catégorisé comme « non fiable » par les dirigeants de Médiacorpe.

Aussi démarra t’il sa journée de sondeur avec une voix morne, sans véhiculer la moindre émotion. Cela fonctionna du tonnerre et ce jour là à part une vieille complètement folle qui croyait que son mari l’appelait du fond d’une tranchée à Verdun, il s’en tira avec les félicitations de la petite blonde hystérique qui, en papillonnant des paupières lui apprit qu’il remportait la palme de la journée sur son foutu tableau d’honneur qu’elle refilait ensuite à la direction évidemment.

En effectuant l’itinéraire en sens inverse qui le ramenait chez lui, Dan se sentait léger, la fatigue des jours précédents avait disparu. Il eut le temps de réfléchir un peu à sa vie et à ce qu’il désirait en faire, de nombreuses possibilités s’offraient à lui comme à chaque fois cependant qu’il était totalement incapable de décider laquelle serait meilleure ou pire qu’une autre.

Quelques jours plus tard Jane et lui se retrouvèrent après le boulot pour se rendre au cinéma, une rétrospective Tarkowski au Cosmos à Montparnasse. Lorsqu’il l’embrassa il imagina qu’il plongeait nu sur une plage située quelque part sur la côte atlantique. Puis il se reprit et s’intéressa à la douceur des lèvres de la jeune femme, à l’odeur de ses cheveux et à la moiteur de sa main dans la sienne. Finalement en restant dans le moment de n’importe quel événement, en observant et en notant scrupuleusement chacune de ses réactions, il se sentait apte pour survivre à n’importe quelle situation désormais. L’important était juste d’avoir suffisamment de nerfs pour sonder les choses jusqu’au bout.

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