Les gens ne se rendent pas compte

J’ai entendu cette phrase  » Les gens ne se rendent pas compte » et tout à coup j’ai éprouvé une irrépressible envie de vomir. Quelque chose coinçait mais je ne savais pas vraiment quoi. Les chamans mexicains disent que c’est excellent de vomir, ça permet de se nettoyer, de retrouver la pèche. Alors j’ai laissé libre cours à cette envie pressante et je suis allé dégueuler tout mon saoul dans les chiottes du bar tabac où j’attendais Loys. Je l’avais attendue pendant plus d’une heure et comme d’habitude mon attention avait fait le tour complet de la salle jusqu’à se focaliser sur ce couple, assis non loin de moi.

La femme buvait les paroles de l’homme en le regardant par en dessous. C’était une femme qui avait passé la quarantaine sans encombre mais quelque chose de rigide au niveau des reins et aussi peut-être dans le fait qu’elle tente de se redresser par moment me fit imaginer qu’elle pouvait porter un de ces antiques corsets qui reviennent à la mode désormais. L’homme droit comme un i la toisait, il était chauve, les sourcils très fournis cependant encore très bruns indiquaient qu’il devait être juste un peu plus jeune que la femme en face de lui. Son costume était sobre et il portait une cravate jaune ce qui m’encouragea sans doute à prêté un peu plus attention à ce qu’il disait.

Les gens ne se rendent pas compte a t’il répété encore une ou deux fois. Puis il a appelé le loufiat pour demander l’addition. Je les ai regarder partir tous les deux et j’ai vu que la femme juste avant de passer le seuil de l’établissement essayait encore une fois de se redresser. Elle portait des chaussures à talons hauts et j’estimais à vue de nez que sans celles ci elle devait mesurer 40 centimetres de moins que son compagnon, à vue de nez. Puis le brouhaha des verres qui s’entrechoquent et le flot incessant des conversation , tout cela revint comme la vague incessante revient sur le sable et je commandais un autre muscadet.

J’aurais dû partir et cesser de poireauter, je consultais encore une fois ma montre, il était évident désormais que Loys m’avait posé un lapin encore une fois. C’était la troisième fois ce mois-ci et je décidais de déchirer le chèque que j’avais placé dans une enveloppe avec son nom marqué dessus au stylo bille « Loys ». C’était un coup de pouce que je pouvais me permettre et une vengeance aussi j’imagine.

Puis je repensais à la phrase de l’homme  » Les gens ne se rendent pas compte ». Et j’associais celle ci à une vidéo que j’avais regardée sur Youtube quelques heures auparavant sur les prévisions inflationnistes d’un économiste de Dubai. Ces derniers mois les banques mondiales avaient injecté une quantité phénoménale de pognon dans les économies ce qui à terme risquait de provoquer entre l’offre et la demande un hiatus, on allait vers une crise financière mondiale majeure, probablement pire encore que celle des années 30. Le capitalisme tenait à coup de perfusion.

Je ne sais plus si c’était l’énervement dû au fait que Loys n’était pas venue encore cette fois ci, à cause des 30 degrés dans les rues de la ville, où bien le fait que je n’avais encore une fois très peu dormi la nuit précédente, mais en tout cas le coup de mou arriva d’un coup et je me dis que cela pouvait être le moment idéal pour en finir une bonne fois pour toutes.

J’eus soudain l’idée d’aller me promener sur les quais et de passer devant ce qui reste de Notre Dame pour augmenter encore un peu plus mon dépit de la vie en général et puis cette phrase qui ne cessait de tourner dans ma tête puis des images de brouettes remplies de pognon pour acheter un kg de patates vinrent s’intercaler Dieu sait comment.

Je me suis mis à penser à tout ce que je pensais du monde actuel, de la vie en général, et de moi-même et j’ai eu le sentiment de m’être tout à coup engouffré par inadvertance dans une impasse. Dans le fond des choses je me suis dit que l’on capitalise sur tout un tas de choses qui n’ont pas grand chose à voir avec l’argent désormais. On capitalise même sur la douleur, le malheur, la déprime et le chagrin et c’était exactement ce que j’étais en train de faire tout bonnement. Durant des mois sans doute des années j’avais accumulé tellement de rancœur que si je pouvais la métamorphoser en pognon je serais parmi les plus riches fortunes de France.

Ensuite je suis effectivement parti vers les quais. La Seine coulait paisiblement comme elle l’a toujours plus ou moins fait, indifférente comme dans une chanson de Ferré à toutes les vicissitudes humaines. Ça m’a fait du bien de marcher et mes pas m’ont conduit naturellement vers l’île Saint Louis où habite Loys. J’ai sonné à l’interphone et j’ai entendu sa voix.

Oh Dan c’est toi ? je voulais t’appeler mais j’ai encore un problème avec mon portable, il ne fonctionne plus. Je n’ai rien répondu, j’ai souri et nous nous sommes enlacés durant un petit moment qui me parut digne d’être soigneusement conservé en mémoire parce qu’il me rappelait l’éternité.

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :