La réalité sera un nouveau monde.

La réalité comme la vérité sont inatteignables par la pensée. Au mieux nous ne cessons de les modifier ou de les réinventer. Au pire nous nous sclérosons dans des idées de ce qu’elles représentent pour chacun de nous. Dans cette course à la spécialisation que nous impose un modèle politique aussi bien qu’économique nous ne voyons jamais le monde autrement que par la lorgnette de ces spécialités, de ces expertises que nous cultivons comme autant de denrées précieuses. Elles ne sont hélas précieuses que d’un point de vue qui pourrait toutes spécialités et expertises confondues se résumer en un seul mot : l’utilité.

Ce qui n’est pas utile est ainsi mis au ban de la société, écarté soigneusement, soit de façon explicite, soit au contraire entouré d’indicible, de silence. Ce silence associé à l’inutile collectif est un silence gêné, une frontière qui se gère par elle-même avec ses fluctuations internes se modifiant à l’aulne d’une pensée dite « correcte » d’une pensée que l’on appelle aussi unique, c’est à dire de bon ton, une pensée issue de la morale d’une époque.

Si autrefois la religion imposait des frontières à la pensée collective elle permettait cependant de lui proposer une porosité avec l’imaginaire, que ce soit dans l’anticipation d’un paradis ou d’un enfer, le cartésianisme, la rationalité, la logique savait s’arrêter à temps face au constat des limites de la croyance. Désormais j’ai bien peur que ce ne soit plus le cas, le recul manque et probablement le temps aussi tant la spirale des actions et de leurs conséquences, du karma est devenue implacable, presque inextricable au citoyen moyen.

Ce qui fait qu’on se lève le matin pour se rendre à l’usine, au bureau, dans les champs n’est plus la plupart du temps que la peur des fins de mois, de la faillite, de la ruine. Ne dirait-on pas que la peur aussi est cette frontière que nous n’osons jamais dépasser de crainte de trouver quelque chose d’important au delà dont nous ne saurons « que faire »? Dont nous ne savons pas à l’avance la charge d’utilité que l’inconnu recèle.

S’il est compréhensible selon les règles imposées,que nous acceptons la plupart du temps comme évidentes, qu’il faille batailler durement pour acquérir le moindre petit lopin de savoir, nous nous aveuglons sur sa véritable fonction qui n’est que l’exploration d’hypothèses. Que ce soit les théories physiques, mathématiques, politiques et économiques, sociales, tout ne part jamais que d’hypothèses. Nous prenons la vérité ou la réalité par ce petit fil que nous extirpons d’une idée, d’une intuition, et nous ne cessons de tirer dessus en effectuant des plans sur la comète. Ce qui est inouï c’est que de cette façon les choses fonctionnent admirablement bien. Tellement bien lorsqu’on peut réitérer l’expérience -afin de retomber sur les mêmes résultats- la répétition des résultats comme des processus étant la règle principale de toute science-que nous finissons par croire au système que nous venons d’inventer.

Rien n’est plus dangereux au bout du compte que de croire à cette réalité comme à cette vérité. Le dogme et le fanatisme en sont directement issus sans même que l’on s’en aperçoive. Et c’est ainsi que chacun défendra son point de vue bec et ongles ne voulant rien entendre aux inepties développées par un tiers dont la foi en ce qu’il dit est tout autant fondée sur des croyances, des hypothèses, simplement elles sont différentes.

C’est que l’idée de propriété va se loger jusque là. A t’on la moindre idée qui nous traverse, la voici personnelle et on la revendique, on la brandit comme une sorte de massue, une arme préhistorique si l’en est.

La « reconnaissance » est ce vestige préhistorique d’une topographie dont nous éprouvons toujours confusément la nécessité au temps des satellites. Peut-être que les satellites ne sont d’ailleurs inventés qu’à cette fin. Celle de nous faire éprouver la peur de nous perdre, cette angoisse, et qu’en même temps cette technologie rafle tout le plaisir de se frayer seul un chemin, de trouver le moindre raccourci ou au contraire de cheminer de « buissonner » comme des écoliers rétifs, pour en découvrir d’autres éminemment personnels autant dire inutiles à la collectivité.

C’est sans doute là qu’intervient l’art en tant que résistance, opposition à la pensée unique. L’artiste travaille à cheminer à buissonner durant des années pour se frayer une cartographie personnelle toute constituée de points de repères personnels dont il faudra du temps au spectateur profane afin d’en déchiffrer les codes.

J’ai souvent été surpris de constater que ce n’est que très rarement qu’un artiste parvient à parler lui même de cette codification dont il reste dans l’intuition seule parce que cela lui suffit la plupart du temps pour créer.

On en peut pas penser et créer en même temps et si l’on pense de trop c’est toujours au dépens du mouvement naturel de la créativité ou de la création qui par sa fulgurance n’est pas sur la même fréquence.

L’analyse et la créativité sont sur des canaux différents comme autant de stations de radio, de chaines de télévision. Elles ne sont pas plus « vraies » ou « réelles » l’une que l’autre en même temps qu’elles le sont en tant que probabilités.

Et même si on alignait bout à bout toutes les analyses et toutes les œuvres d’art crées par les être humains depuis le début des temps on en verrait pas de vérité ou de réalité « utiles » mais bien au contraire un immense creuset confectionné à la fois de vanités, d’inutilité, de poésie et d’émotions mêlées.

C’est de ce creuset où se fondent les métaux parfois les plus vils que l’on peut libérer la lumière qu’ils contiennent et en persévérant traverser la porosité de nos croyances pour sentir la présence d’un nouveau monde toujours en mouvement et en même temps toujours présent, l’éphémère comme base inébranlable à toutes les réalités et vérités que l’on pourra jamais inventer.

Dans l’oeuvre d’art un regard exercé peut détecter les scories d’un chantier invisible qui se déroule au cœur de l’art lui-même, dont l’artiste n’est qu’une manifestation, un intermédiaire si j’ose dire mais jamais le propriétaire. Ce qui est intemporel seulement est maître de toutes les transformations et une fois cette maîtrise atteinte il sera encore rare qu’elle serve à quoique ce soit que de s’ébahir à chaque instant de ce nouveau continent en perpétuelle changement !

La résistance que propose l’art, qu’est l’art tout entier est de la même nature que celle dont sont munis les grille pains. Elle sert à provoquer odeur chaleur et goût à la vision de la tranche de pain dans les yeux d’un enfant qu’on appelle l’être humain.

Avoir cette intuition ce matin au réveil n’est ce pas deviner déjà que la réalité sera un nouveau monde dont toujours nous rêverons, que nous n’atteindrons pas qu’il ne faut pas atteindre surtout, qu’il convient seulement de conserver intimement sans faire trop de bruit.

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