L’expérience de l’inutile.

J’ai choisi pendant longtemps de faire l’expérience de l’inutile comme de la gratuité parce que cela servait ma volonté de revanche comme le sentiment affectueux que j’éprouvais pour mes parents que je considérais prisonniers de la notion d’utilité et de celle de profit de gain.

Tout bien considéré le malentendu entre nous ne venait guère que de ce problème de définitions. Eux avaient connu la guerre, les privations, la faim, la peur puis ensuite ce que l’on appelle les 30 glorieuses, cet élan formidable vers l’illusion d’un renouveau une fois les guerres passées. Ils ne pouvaient comprendre ni accepter qu’ayant vécu dans un certain confort justement issu de cette période faste leur rejeton ne se fasse pas une religion du gout de l’effort comme de l’utile.

Dormir jusqu’à pas d’heure le matin lorsque par chance un professeur était absent, leur était proprement angoissant et ils ne se gênaient pas pour m’en faire part. C’est à coup de ceinturon, de martinet, de gifles de coup de pieds et d’insultes humiliantes que mes parents m’ont apprit leur désarroi quant à la direction vers laquelle j’avais eut l’audace de diriger ma vie. Nous étions à la croisée de deux mondes si différents que le seul canal de communication proposé par la crainte était alors la violence. La violence fait feu de tout bois elle s’empare de la moindre raison, de tout ce qui peut avoir un semblant de raison, même si dans le fond des choses elle n’en a pas vraiment besoin. De cette violence nous fumes les victimes consentantes également, cependant qu’elle débordait déjà le cadre familial, qu’elle s’attaquait au monde tout entier sous tant de formes diverses et variées que l’on avait finit par s’y habituer tout en se rassurant qu’elle fut loin en apparence.

Je me souviens de voix relatant la guerre un peu partout à cette époque, que ce soit l’Algérie, le Vietnam et tant d’autres, lentement les conflits armés un peu partout sur le globe par l’intermédiaire de la radio et de la télévision se banalisaient, devenaient un bruit de fond dont personnellement je ne me souciais pas consciemment. La politique ne m’intéressait pas ni la géopolitique, ni les enjeux économiques ou sociaux. Rien de tout cela ne me semblait utile pour vivre ma vie d’enfant et surtout pas l’école où des institutrices et instituteurs utilisaient encore la règle carrée pour faire entrer par le bout des doigts l’enseignement laïque et républicain, autrement dit la notion d’obéissance.

La foi que mes parents portaient au corps enseignant provoqua presque immédiatement un goût de haute trahison en moi. Non contents de me battre personnellement ils aboulaient dans le sens de ces tortionnaires extérieurs. Ils se seraient mis volontiers à plat ventre devant eux juste pour entendre une louange à mon sujet, ce dont par fierté je les ai évidemment dispensé.

Déja gamin je ne comprenais rien du tout à la notion d’utile et d’inutile, elle m’était parfaitement étrangère. D’une certaine manière j’étais frappé d’autisme aussitôt que l’on voulait aborder avec moi le sujet, et ce quelque soit le ton qu’on s’efforçait d’employer.

Car il y eut parfois des tentatives admirables je dois le reconnaître. Faire des choses utiles avaient de nombreuses finalités dont la majeur partie me semblaient appartenir à la catégorie des contes à dormir debout. La plus importante, celle qui revenait sans cesse dans la bouche de ma mère était qu’il ne fallait pas énerver mon père inutilement car il avait déjà tant à faire qu’il se mettrait en boule aussitôt si on l’avait dérangé pour si peu.

Ou encore : »que vont penser les gens », cette seconde version de l’importance de l’utilité éveilla longtemps mon attention, notamment parce que je crus y trouver une piste pour attirer les filles. Mais j’appris bien plus tard que les filles ne cherchent pas l’utilité du tout elles veulent seulement que l’on y croit ce qui est tout à fait différent.

-Sans une croyance minimum rien n’est possible dans cette vie _me déclara un jour une petite américaine, dans un français impeccable qui était venue passer les vacances dans la maison voisine de la notre. Je devais avoir 7 ans à peine et elle aussi et mon amourachement pour elle me força un temps à tenter de faire le point sur la naissance de mes convictions. Durant quelques semaines je m’efforçais par amour à me rendre utile tel que je comprenais ce que cela pouvait être. C’est à dire que je la rouais de coup, l’insultais copieusement et ne ratais pas une occasion de l’humilier aussitôt que je la voyais. Rien n’y fit et je compris alors que non seulement les filles resteraient un mystère insoluble mais que la notion d’utilité telle qu’on me l’avait apprise ne servaient pas à grand chose en matière de sentiments.

C’est la raison pour laquelle à l’age de 7 ans je décidais de m’engouffrer dans l’inutile comme dans un nouveau monde, à l’instar de Christophe Colomb qui grâce à sa découverte sonna le glas de peuplades lointaines elles aussi parfaitement inutiles au regard de cette époque. Je crois que j’ai du massacrer ensuite un bon paquet d’indiens imaginaires à l’aide de bâtons transformées en lances, en épées avant de me poser la question de savoir si me mettre des plumes de poulet sur le crane ne me permettait pas de voir les choses avec un point de vue neuf.

Une fois installé dans la « sauvagerie » je m’y plus tellement que je ne voulais plus la quitter, je m’enfonçais dans la lecture du « Dernier des Mohicans « de Fenimore Cooper et je crois qu’une part de moi n’en est jamais ressortie.

Je me mis activement à l’essentiel c’est à dire à la pèche à l’art de construire des huttes, des cabanes des arcs et des flèches comme de fumer des lianes. J’étais le dernier rescapé d’un monde englouti par la méchanceté, un survivant si on veut et cela me permit de faire des liens plus ou moins conscient avec la notion d’exil d’exode qui aura frappé toute une partie de ma famille lors de la révolution russe de 17. Comme quoi il n’y a pas vraiment de hasard dans chaque famille il faut que ça tombe sur un, souvent d’apparence idiote, chétive, fragile pour que l’histoire recommence ad vitam eternam.

Sans oublier la fuite d’Egypte, la traversée du Sinaï, le buisson ardent j’en passe et des meilleures que cette ouverture gigantesque d’esprit à l’inutile aura provoqué par secousses de plus en plus violentes au fur et à mesure de ma progression tenace et résolue.

Fidèle à ma religion je ne sais déjà plus pourquoi j’ai commencé ce texte mais faut il une raison vraiment pour écrire quoi que ce soit ? Je sais que c’est mieux de faire un plan , de choisir avec soin les mots et les tournures , on me le rabâche assez encore, la guerre n’est jamais terminée. Mais j’ai tenu 60 ans je ne vais tout de même pas tourner ma veste maintenant même si c’est à la mode.

Cependant j’ai découvert ce qui est utile pour moi, ce qui me sert à vivre à peu près en bonne harmonie avec moi et le monde et voulez vous que je vous le dise ?

Rien de plus utile que d’accepter d’être soi l’accepter totalement avec qualités et défauts, et toutes les contradictions qui en découlent et sans avoir peur de dire ce que l’on pense quoiqu’il puisse en coûter voilà ce que je crois nécessaire et comme on le dit aussi nécessité fait loi !

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