succubes et incubes

Lorsqu’en 1815 parait la thèse d’un certain Louis Dubosquet intitulée « dissertation sur le cauchemar » la science s’empare d’un vieux paradigme qu’elle juge désuet et déraisonnable pour un créer un autre plus moderne et voilà à peu près tout. Cela ne règle en rien la présence hostile de l’entité qui écrase le plexus des femmes durant leur vie nocturne. Le succube comme d’ailleurs son pendant féminin la succube disparaissent du langage commun pour se réfugier dans des ouvrages compliqués d’ésotérisme. A la fin vers les années 50 ne restera de cette oppression que de vagues souvenirs qu’Henri Genès finira de rendre ridicules en inventant la célèbre »gaine lotus qui écrase le plexus. »

Peut on vraiment dire que c’en est terminé d’une chose lorsqu’on en parle autrement, lorsqu’on la nomme autrement, lorsqu’on la ridiculise ? Pas sur non plus que la psychatrie puisse donner une explication surnaturelle à la soif de surnaturelle propre au genre humain en affublant ces antiques démons de sobriquets comme cauchemar ou indigestion ou je ne sais quoi d’autre encore …

Cette succube du moins une représentation qui m’y fit songer presque aussitôt que je la vis, peintre à l’encre noire sur le mur blanc de ma nouvelle chambre d’adolescent hanta de nombreuses nuits lorsque nous nous installâmes à Parmain, près de l’Isle Adam. Mon père venait d’être muté dans la région parisienne et ce fut cette maison neuve sans caractère qu’il choisit à la hâte pour nous déposer tandis qu’il poursuivait son ascension acharnée vers la réussite. Sans doute ne prit il pas le temps lors de la visite de monter à l’étage, le salon lui convint, c’était le seul lieu qui devait compter ainsi que la cuisine pour être tranquille, une fois ces pièces validées le reste devait lui sembler insignifiant.

La nuit l’image glissait le long du mur, se détachait de lui pour planer au dessus de mon sommeil. Enfin, elle finissait par s’allonger sur moi en ondulant et faire naître mon désir. Une fois celui ci mur et vigoureux elle devait alors aspirer à pleine bouche toute l’énergie à sa source et je me réveillais au matin avec deux de tension irrémédiablement.

Nous étions dans les années 70, et à part quelques ouvrages illustrés que nous nous passions sous le manteau mes nouveaux camarades et moi -comme l’émouvant personnage de Vampirella notamment-j’étais à des années lumières de m’imaginer que mes cauchemars de la nuit rejoignaient une tradition ancienne répertoriant les démons de tout acabit.

Puis je m’élançais comme je pouvais vers l’age adulte, assez maladroitement lorsque j’y repense concernant la fréquentation de la gente féminine surtout. L’association classique de la maman péripatéticienne, encore fortement en vigueur me faisait fantasmer des mères au poitrail aussi débraillé que généreux sans faire jamais d’association directe avec les succubes. Cependant le résultat final était du même tonneau, je me retrouvais tout aussi vidé au matin, tout mon désir répandu dans les draps brodés et rèches, héritage d’une grand mère soigneuse, et qui sentait encore des relents de naphtaline, l’anti mite d’après guerre.

Je me demandais pourquoi j’étais parti bille en tête ce matin pour écrire ces lignes et puis je me souvins que dans le déroulement de la journée d’hier et son umbroglio de souvenirs visuels, auditifs et gustatifs, un texte d’Alejandro Jodorowsky avait retenu mon attention quelques instants.

Dans ce texte l’artiste parle d’entités néfastes qui seraient en ce moment en pleine panade étant donné l’accélération du niveau de conscience spirituel de notre espèce. Ces démons puisque c’est leur nom habituels se trouveraient soudain affamés, ce qui les rendrait d’une méchanceté encore plus grande que d’habitude et d’une malignité exacerbée.

J’avais dû ranger ça dans un coin de ma tête jusqu’à ce matin au moment d’écrire et voilà que tout resurgit d’un coup.

A première vue l’amour, l’attention à ne pas se laisser envahir par des idées noires, par des avis à l’emporte pièce vers le cynisme ou la méchanceté garantirait le cœur et l’âme contre le siphonnage de notre précieuse énergie vitale par ces succubes et incubes démoniaques.

J’étais assez d’accord sur le principe.

Et puis je me suis mis à penser à la lumière et à l’ombre, après tout c’est mon sujet de prédilection puisque je suis peintre. Comment pourrait il y avoir de la lumière sans ombre et vis versa…? Les deux forment le couple utile, indispensable à toute réalisation picturale. Il ne saurait y en avoir un plus intéressant que l’autre, meilleur que l’autre. Même si tout dans la nature est par instinct dirigé vers l’altitude comme la luminosité c’est grâce à un enracinement dans le sol dans la profondeur, dans l’inconnu que ce mouvement peut naître et progresser.

Enfin je songeais à l’écriture et à tout ce qui était nécessaire comme matériel pour qu’un texte tienne debout, pour qu’il capte à la fois l’auteur comme le lecteur. Sans idée noire, sans part d’ombre de la part des protagonistes que serait un roman ?

Au bout du compte j’ai décidé encore une fois de faire le vide, de ne plus m’attacher à ces mots en me concentrant sur les forces qui les dissimulent toujours bien plus qu’ils ne les révèlent.

Le désir est le maître du vocabulaire de chacun. C’est lui qui tire toutes les ficelles de nos définitions, je ne parle pas là du dictionnaire. Non. Je parle de ce vocabulaire personnel cette concrétion lente dans laquelle nous dissimulons ou tentons d’exprimer le désir de façon inédite pour la bonne raison que nous sommes tous singuliers face à lui.

Ce qui me gênerait par contre ce serait de ne plus pouvoir l’exprimer autrement que dans une sorte de cadre convenu, unique pour tout le monde, comme une chose que l’on pense entendue. Le désir ne se pense pas, il se vit et s’exprime et surement pas au travers d’une pensée unique même si celle ci tire vers le positif comme vers un dogme.

Autrefois il y avait les temples, les cathédrales et leur statuaire pour montrer aux simples toute l’étendue des dangers invisibles contre lesquels le cœur et l’âme ne doivent jamais cesser de lutter pour rester calmes et sereins. Ce langage de la sculpture frappait immédiatement l’imagination et aussitôt que dans la vie on repérait un soucis une sale pensée il était aisé de se les représenter sous la forme de gargouille ou de baphomet.

Mais ce baphomet par exemple est d’une duplicité magnifique comme d’ailleurs de nombreux démons si l’on réfléchit. L’hermaphrodisme ainsi manifesté dans son petit personnage ou l’androgynie si l’on veut désigne une possibilité de complétude qui embrasse à la fois l’ombre et la lumière, le mal et le bien le positif et le négatif pour ne faire qu’un. Un absolu.

C’est curieux que l’on doive alors parler de méfiance vis à vis de l’ombre quand il s’agirait peut être de parler d’amour.

D’ailleurs le diable lui même parait-il pèse chaque âme ainsi-tous les actes si malfaisants soient ils s’ils sont poussés de façon invisible par l’amour nous préserveraient de la géhenne.

A moins que tout cela ne soit encore de beaux bobards pondus par des assassins, des voleurs des menteurs qui cherchent toujours des raisons pour amoindrir la portée de leur infamie, un peu comme la mode du développement personnel qui dit que quoiqu’on fasse on le fait toujours de son mieux, que c’est la seule chose que l’on puisse faire et qu’il ne faut pas s’en vouloir de trop justement à cause de cela.

Syllogisme moderne sans doute tellement absurde dans un univers absurde qu’on ne le remarque même plus.

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :