Eugène Boudin l’ombre au tableau des Nymphéas.1

Quand on parle de peinture impressionniste le grand public ignore généralement le nom d’Eugène Boudin. Pourtant, on a surement du mal à l’imaginer aujourd’hui, c’est le premier peintre à poser son chevalet en extérieur et à peindre directement ce qu’il voit. Sans lui Claude Monet n’aurait sans doute jamais réalisé les nymphéas il le reconnaîtra tardivement, à la fin de sa vie. Le peintre Raoul Dufy se revendique également un élève de Boudin. Mais qui donc est ce peintre presque inconnu du public ? Je vous propose de m’accompagner dans cette exploration qui s’effectuera sur plusieurs articles.

Eugène Boudin est né en juillet 1824, l’année où Marc Seguin, petit neveu de Montgolfier, inventeur, scientifique important de cette époque, lance le projet d’un pont en fil de fer qui traversera le rhône à la hauteur de Tournon sur Rhône. C’est le premier pont suspendu de toute l’Europe continentale.

La France de cette époque traverse un scandale du à la volonté de Louis XVIII d’aider à rétablir Ferdinand VII sur le trône d’Espagne. On parle de sommes énormes,cent millions de francs afin de subvenir aux moyens militaires susceptibles d’aider le monarque ibérique à revenir au pouvoir. Nous sommes dans ce qu’on appelle la seconde restauration après les 100 jours et la fin de Napoléon 1er. Cette même année Louis XVIII meurt et laisse la place à Charles X le dernier roi de France, puis qu’ensuite en 1830 après la révolution de juillet Louis Philippe se déclarera roi des français.

C’est à Honfleur qu’Eugène arrive au monde. Étymologiquement on pourrait résumer le nom de cette ville par :  » la rivière du tournant » si on s’appuie sur le vieux norrois et les origines scandinaves de son premier peuplement. Honfleur en Normandie est déjà l’un des ports les plus importants de France à cette époque, célèbre pour sa participations aux grandes découvertes géographiques notamment avec Jehan Denis qui prendra possession du Labrador et Terre Neuve au nom de la France.

Nous sommes alors à la jonction des deux révolutions industrielles et on assiste peu à peu à la transition du charbon, de la vapeur vers le pétrole.

La « machine » est crée et fait couler beaucoup d’encre chez certains écrivains anglais notamment Charles Dickens. On assiste à la naissance de l’exode rural. L’usine ,le profit, le capital transforment peu à peu les paysans en ouvriers.

L’Allemagne devient leader sur le secteur de la chimie notamment et découvre l’indigo de synthèse qui va permettre à moindre coût, deux fois moins cher dit on que l’indigo naturel.

C’est aussi dans cette période que naissent les premiers tubes de couleurs à l’huile ( 1841 ?) qui permettront aux peintres de ne plus avoir à broyer leurs pigments en atelier, procédé laborieux et peu pratique. La liberté que propose ces tubes libérera les peintres d’une certaine façon tout en les assujettissant à l’industrie qui fabrique désormais les couleurs « prêtes à l’emploi ».

Un des inconvénients majeurs de cette transition concernant la peinture à l’huile se manifestera des années plus tard.

En effet beaucoup d’impressionnistes mettront de coté les règles élémentaires de l’utilisation de l’huile. A part Van Gogh et Gauguin, ils ne s’encombrent plus de médium, et travaillent à l’essence de térébenthine avec des empâtements ce qui aura pour effet une fois celle ci évaporée de laisser des couleurs ternes désaturées à la surface de leurs toiles.

Pour l’instant revenons à l’année 1835. Eugène à 10 ans et travaille comme mousse sur un bateau à vapeur assurant la liaison le Havre -Honfleur. Peut-être était-il sur le Triton, ce premier « bateau du Havre » crée en 1820 qui effectue le trajet en seulement 45 minutes gràce à son moteur à vapeur de fabrication anglaise. Peut-être verra t’il la naissance de la liaison Le Havre-Caen, à la création de la « Société des paquebots à vapeur entre le Havre et Caen » crée en 1837 et voguera t’il sur l’un des trois navires principaux « le Calvados » « Neustrie » ou « l’Orne »… qui transportent désormais les passagers les marchandises mais qui tractent également les chalands et les navires d’un port l’autre.

Imaginez cet enfant de 10 ans et sont regard qui s’ouvre à la fois sur l’horizon marin, et la cohue des passagers, des docks, toute une foule d’images qu’il conservera en mémoire lorsque des années plus tard il déposera ses touches synthétiques à la surface de ses toiles. Il faut avoir beaucoup vu comme énormément dessiné pour parvenir ainsi à résumer en un ou deux coups de pinceaux, un personnage, une toilette, le mouvement des vagues et les nuages là bas à l’horizon.

Le père d’Eugène est marin. Lui vogue du Havre vers Hambourg la plupart du temps, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils s’installent au Havre dès 1835. La mère est femme de chambre sur ces bateaux qui les conduisent en Allemagne régulièrement. On comprend que chez les Boudin, la mer joue un rôle de premier plan.

Néanmoins le père d’Eugène lui trouve un emploi de commis assez rapidement chez un imprimeur du Havre : Joseph Morlent.

Ce fut certainement une rencontre inspirante pour le jeune Eugène et une chance de rencontrer cet intellectuel au parcours atypique, à la fois auteur de récits de voyages sur la mer qui exerça plusieurs métiers : il fut tour à tour libraire,éditeur , directeur de journal, bibliothécaire, archiviste… Dans ses récits il met en valeur la ville du Havre dont il devient un personnage désormais incontournable.

J’ai peu de précision sur la durée de cette relation entre les deux hommes car assez vite il semble que Boudin, trouve à nouveau une place chez un papetier cette fois du nom de Alphonse Lemasle ce qui le propulsera l’année suivante 1836 au grade d’assistant d’une boutique de papeterie encadrement.(ref connaissance des arts « Eugène Boudin » hors série.)

En 1844 Eugène a 20 ans et un métier dans les mains puisqu’il fonde avec un associé sa propre boutique de papetier encadreur et où il expose les œuvres d’artistes de passage . C’est dans ce cadre si je puis dire qu’il entre en contact avec des peintres de l’école de Barbizon et même Charles Baudelaire. Influencé il commence à dessiner puis a 22 ans il est remarqué et encouragé par Jean-François Millet et Thomas Couture, deux artistes peintre de Barbizon.

C’est une révélation et Eugène décide de lâcher le commerce pour s’engager dans une carrière artistique . Il s’inscrit à des cours à l’école de dessin municipale du Havre et ne se consacre plus désormais qu’au dessin et à la peinture.

En 1851 grâce au journaliste Alphonse Karr et à d’autres connaissances dans le domaine de la peinture il obtient du conseil municipal du Havre une bourse d’étude de 1200 francs qui lui permet d’aller étudier la peinture à Paris.

Arrêtons nous quelques instants sur ce personnage qu’était Alphonse Karr .Pourquoi soutient il le jeune Boudin ? On peut imaginer qu’il a su reconnaître dans Eugène une sorte de reflet de lui-même, une même précocité de talent. Alphonse à 20 ans était déjà professeur suppléant au Collège Bourbon à Paris, pas longtemps puisqu’assez rapidement il quittera l’enseignement pour se consacrer à la poésie.

Le fait d’abandonner une certaine sécurité, un certain confort pour tenter de vivre de leur art signifie aussi quelque chose à cette époque ou peu à peu le capital envahit progressivement le monde. Une forme de résistance par laquelle l’Art recrute ses futurs soldats si je peux dire.

Grâce au « chemin de fer » il est aisé de quitter Paris pour se rendre en Normandie. Alphonse Karr écrit d’ailleurs un premier roman salué par la critique de l’époque « Histoire de Romain d’Etretat » qui rend ainsi célèbre la ville à l’élite parisienne de l’époque. Par ses écrits journalistisques, ses chroniques il fera aussi connaitre ainsi Trouville et Honfleur on le considère même comme l’inventeur d’une station balnéaire, dans la petite ville de Sainte Adresse dont il deviendra d’ailleurs conseiller municipal.

Les lumières de la Normandie attirent les esprits vifs semble t’il tout comme les peintres.

J’imagine cette cohue tranquille s’affairant sur les quais de la gare Montparnasse à l’époque, les femmes avec leurs chapeaux et leurs ombrelles et toute la cohorte des bagages certainement chargés dans les wagons par des employés des chemins de fer. Une époque ou le voyageur n’est pas considéré encore comme un « consommateur » mais un individu. Je vois les paysages défiler le long de la voie, moins rapidement que désormais dans les trains à grande vitesse ou seul le flou total se trouve au delà des vitres… L’idée de mouvement est là entre deux époques qui se jouxtent, une monarchie agonisante et une république bourgeoise qui peu à peu suppute et investit.

Eugène Boudin est bien sur l’enfant d’une époque à cheval entre le flou et le précis, la surface et la profondeur. C’est ce que je comprends qu’il nous dit à la surface de ses toiles.

fin de la première partie.

A suivre.

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