» A un moment j’ai compris que je tournais en rond »

Il y a quelques jours de cela je me suis encore rendu chez mon ami Thierry Lambert, à Saint Hilaire du Rosier au pied du Vercors. L’expression se rendre est la première qui me vient car effectivement il n’y a pas besoin de muraille, de douve, de pont levis, à mettre entre lui et moi. Peu à peu une amitié se tisse au fur et à mesure des mois qui passent et où ponctuellement nous nous retrouvons.

Cela faisait plusieurs mois que je songeais à l’interviewer sur l’homme, l’artiste et le chaman qu’il est. Un matin cela m’a paru être une évidence et j’ai fourré mon micro et ma tablette dans mon sac pour prendre la route, comme d’habitude sans avoir de plan vraiment précis. En acceptant de laisser faire le hasard qui se débrouille plutôt pas mal sans mon intervention en général.

Il faisait très chaud lorsque je suis arrivé. Thierry m’a offert un verre d’eau naturellement, puis tout le reste à suivi, dans une fluidité magique. Le matériel s’est connecté sans anicroche, le micro a tout enregistré, la vidéo également et au bout d’un moment nous n’y pensions même plus.

Pour démarrer cette série d’émissions que je veux réaliser avec lui je lui ai demandé de me raconter son enfance à Saint Hilaire du Rosier. Ce qui m’a frappé tout de suite c’est qu’il reprenait pratiquement les mêmes mots que dans une autre interview que j’avais vue de lui. Comme s’il avait apprit par cœur ce parcours de l’enfance à l’age d’homme et qu’il le restituait ainsi comme une sorte de récit mantra de lui-même. C’est sans doute la raison pour laquelle je l’ai interrompu plusieurs fois en le questionnant sur de petits détails afin d’en savoir plus.

Je connaissais la musique si je puis dire j’avais un grand père du même acabit qui racontait toujours lui aussi les mêmes histoires avec les mêmes mots appris « par coeur » et qu’il devait utiliser je crois comme une arme d’auto protection massive comme en même temps une question en suspens qui voulait dire  » est ce que quelqu’un m’écoute vraiment ?

Je l’écoutais déjà enfant ce grand père et lui posait des questions pour qu’il déraille de sa routine narrative, à vrai dire c’est ce que je fais avec tout le monde désormais.

Avec Thierry Lambert il était évident que j’allais pratiquer de la même manière en l’interrompant, en le désarçonnant aimablement pour l’aider à accoucher d’un récit autre, un récit à deux, et ainsi le libérer d’une forme d’emprisonnement que nous imposent les légendes que nous ne cessons de raconter de nous aux autres et qui au bout du compte ne nous nourrissent plus guère.

A un moment Thierry me parle d’une crise profonde qu’il éprouve vis à vis de la peinture, vers le début de l’age adulte. Il est près de renoncer, rien ne va plus, il s’aperçoit qu’il tourne en rond en empruntant la manière d’autres peintres qu’il admire sans parvenir à trouver la sienne propre.

C’est à ce moment là qu’il laisse tomber le superflu, l’anecdotique, l’inutile pour refondre sa pensée et en extraire une grammaire simple mais efficace.

Nous avons le même age, 60 ans tous les deux et soudain il m’apprend qu’un de ses premiers travaux dans cette quête de sa grammaire fut la réalisation de Kachinas Navarro, ces poupées que les indiens fabriquent pour représenter leurs divinités protectrices.

Au même moment dans une chambre d’hôtel , sans doute la même année à Paris je m’aperçois que je tourne en rond moi aussi avec l’écriture. Je sors dans les rues la nuit pour confectionner des poupées en papier mâché qui représentent les divinités brésiliennes du Candomblé.

Ce que j’en retiens c’est qu’il faut tourner en rond, effectuer des révolutions comme le font les soufis sans doute aussi pour qu’une sorte de gràce soudain nous tombe dessus.

Là où nos chemins différent c’est que cette initiation chamanique car s’en est une effectivement à l’époque je ne l’ai pas prise au sérieux. J’ai songé à la solitude et à une sorte de défaillance psychique qui m’entraînait à fuir vers le rêve, je refusais d’accepter ce qui était en train d’arriver, sans doute n’avais je pas encore touché le fond du désespoir encore pour abdiquer.

Thierry lui, avait compris il a décidé à partir de ce moment là, à la fin de ce tourniquet magistral que s’en était fini de l’égarement, de la fuite, qu’il fallait pénétrer en soi profondément en fermant les yeux pour retrouver les fées, les chamans, les femmes papillons, que tout était en lui et qu’il devait juste les dessiner et les peindre en toute simplicité.

En toute simplicité, c’est loin d’être facile cela demande de faire et refaire et refaire encore pour trouver la fluidité du trait et laisser surtout s’exprimer cette puissance, cette pensée créatrice sans entrave, sans ce « je » qui sait tout « par cœur » et qui ressemble à la coque d’une noix rugueuse, dure, impénétrable autrement qu’en la brisant.

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