Proverbe indien

« Avant de juger qui que ce soit marche un peu en chaussant ses mocassins. » C’est cette phrase qui vient s’inscrire au haut de ma page blanche ce matin. Je viens de revisionner les extraits de l’interview réalisé lundi dernier avec Thierry Lambert chaman peintre guérisseur et ma préoccupation est de restituer au public qui ne le connaîtrait pas ce que j’ai relevé d’extraordinaire, d’émouvant de sa personne comme de son art. Cependant Thierry reste simple, nature pour employer son expression favorite. Et cette simplicité au bout du compte est sans doute sa meilleure carapace.

Pour celui qui ne cesse jamais de penser, de réfléchir, de supputer, d’envisager, cette simplicité pourrait bien être confondue avec une forme aiguë de naïveté, une station un peu trop prolongée dans l’enfance, voire même j’en suis certain une forme d’idiotie. Nous allons tellement vite à juger les gens la plupart du temps.

Il me raconte ses premiers pas dans la vie sans effet de manche, et mon attention se focalise sur sa voix et le débit de celle ci qui se situe entre celle de l’enfant et d’un vieillard. On pourrait même ajouter une absence de genre en prêtant encore plus l’oreille.

Ni homme ni femme ni enfant ni vieillard mais un peu de tout cela en même temps qui fait que l’on reste étonné, parfois mal à l’aise, ou au contraire en confiance en l’écoutant.

Je me demandais ce qu’elle me rappelait cette voix car bien sur il n’y a pas de fumée sans feu. Nous sommes des filtres par lesquels passent nos émotions, notre mémoire, nos idées, nos dégoûts et nos joies. Cependant dans la voix de Thierry une continuité formidable à dire le bon et le désagréable sur le même ton me surprend. Aucune emphase, pas de changement brutal de tonalité, pas de tentative de séduction. Il raconte tout de façon égale

Soudain je me suis rappelé de cette voix. Elle appartenait à un saint homme de ma jeunesse que j’avais rencontré au 36 ème dessous. Une pointure, un érudit magistral… mais n’anticipons pas, pas de digressions. Restons là avec Thierry.

Je tente d’imaginer avec ces indices qu’il me donne son enfance, la chasse aux papillons dans les champs et en bordure de l’Isère, cette communion avec la nature dont il évoque la nécessité extrême pour lui à 7 ans.

Il faudra attendre la moitié de l’interview pour qu’il m’apprenne qu’il est un enfant adopté.

Toujours sur le même ton, il m’apprend que tout à coup le monde entier s’écroule à 7 ans lorsque lui est révélé la vérité.

Je comprends mieux le besoin de rejoindre les champs, l’eau, les papillons lorsqu’il apprend la nouvelle.

Je me souviens très bien aussi de ce petit feuilleton que nous regardions à des kilomètres de distance l’un de l’autre à l’époque.

« Sans famille ».

En ce qui me concerne ça m’aurait presque arrangé de découvrir que j’étais un enfant adopté. J’aurais sans doute mieux accepté les coups, les insultes, les humiliations, peut-être n’aurais je pas été victime de cet amour filial imbécile qui me clouait au fond d’un trou de longues journées durant. Peut-être aurais je été en enfant blessé qui peut poser des mots sur les raisons de sa souffrance à l’époque.

Mais c’était bel et bien mes vrais parents. Pas de doute possible. Il faudra bien se faire comme on dit une raison.

Le recours à la nature, au fameux « maquis du Vercors » qu’il ne connait sans doute pas encore à 7 ans, Thierry m’en parlera un moment et aussi de sa formidable propension à « collectionner » qui débute justement au même age.

J’ai toujours trouvé plus ou moins louche les collectionneurs. Moi qui n’ai jamais cessé de déménager, je devais n’avoir que peu de bagages, voyager léger. M’embarrasser de la moindre idée même de collection peut paraître à priori une ineptie. Cependant en écoutant parler Thierry je me rends compte soudain que je suis bien aussi collectionneur que lui, presque à mon insu.

Ma belle collection de « mises à l’écart » je la confronte silencieusement à la sienne, car c’est bien de cela que nous parlons. D’une mise à l’écart d’un monde dans lequel il nous est impossible de se reconnaître durant l’enfance.

Thierry est plus grand que la moyenne des autres enfants et j’imagine tout à fait les attaques, les railleries profitant de cette faiblesse ou de cette crainte qu’ils inventent pour renforcer leur unité. Il faut toujours des boucs émissaires dans les cours de récré et ailleurs.

En ce qui me concerne ce n’était guère mieux. J’étais un petit gros poupin et joufflu toujours à la ramasse. Hypersensible monstrueux. Chez moi j’étais battu, à l’école je pouvais passer des jours sans adresser la parole à personne. Je discutais avec les « gendarmes » les insectes dont les trajets, la vie d’insecte ne provoquait aucune blessure, mais une fascination simple, un îlot de consolation.

Et plus on se moquait de moi plus je devenais sot comme dans un cercle vicieux dont on n’arrive pas à s’évader. Alors moi c’était la foret vers laquelle je courrais de toutes mes forces ou je pédalais pour que les arbres me protègent du monde terrible qui m’entourait.

Je ne sais pas si vous croyez à ce que l’on appelle le hasard. Moi pas. Il y a juste de l’ignorance de notre part à ne pas nous apercevoir comme tout est admirablement bien fait.

Nous partons ainsi dans l’existence avec des cartes, une « main » comme on dit et nous jouons ensuite notre petite partition comme nous le pouvons dans la grande symphonie générale.

Le plus difficile est d’accorder l’instrument. Le plus difficile est de savoir notre rôle, l’instrument que nous sommes vraiment. Le plus difficile est d’en finir avec l’illusion de se prendre pour qui nous ne sommes pas. Et souvent ce que nous sommes vraiment est bien plus beau.

Thierry Lambert sonne juste voilà ce que je peux dire. C’est un être accordé et il ne faut pas se fier à l’apparence qu’il donne naturellement de vulnérabilité planquée derrière une carapace de naïf. Son hypersensibilité il la dissimule dans l’évidence celle la même sur laquelle nous ne nous interrogeons jamais habitués que nous sommes à penser que tout est caché, dissimulé, honteux de préférence.

Il raconte sans fausse modestie, sans exagération la collection de ses défaites avec la vie comme il pourrait me raconter chacune des chasses aux papillons de son enfance. Thierry possède une mémoire prodigieuse, il se souvient de tout comme si tout était toujours dans un présent disponible, accessible à sa demande.

Nous avons fait une pause pour aller déjeuner ensemble. Il me conduit à Romans à « La Charrette » lieu célébre dans le coin où j’aperçois sur les murs et un chevalet des toiles peintes par André Cottavoz. Nous sommes tranquilles presque silencieux en regardant butiner de tables en tables les serveurs. La place où la tour Jaquemart est en réfection entourée d’échafaudages, est écrasée de chaleur, des vibrations montent de l’asphalte, du bitume et du goudron.

Nous parlons un peu de ce projet de créer un livre spécifique sur ses dessins en noir et blanc. Je ne vous ai pas dit mais Thierry possède une caractéristique très importante, encore une … c’est le grand maître des raccourcis.

Vous désirez vous rendre quelque part dans la région, il vous donnera les meilleurs itinéraires à chaque fois. J’ai parfois l’impression qu’il a sillonné le coin de long en large et en travers et je suis stupéfait à chaque fois par la précision de ses informations. J’y vois un lien avec le dessin. Thierry est capable de refaire un dessin des dizaines de fois afin de trouver là aussi des raccourcis puissants, évocateurs, magistraux qui font soudain surgir l’essentiel.

De mon coté j’ai l’art de ne pas perdre le Nord. Vous pouvez me placer n’importe où dans le monde je retrouve toujours mon chemin. Sans doute est ce en raison de cette affinité avec le sens de l’orientation que nous avons encore beaucoup de choses à nous dire, à échanger. Cela vous l’apprendrez plus tard, quand je finirai de mettre bout à bout toutes ces bribes, ces découvertes sur le chaman peintre guérisseur, Thierry Lambert, mon ami.

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