La porte étroite

La tentation est parfois grande de refuser ce monde tel qu’il est pour s’engager dans la rêverie et finir par s’y perdre. C’est à un livre de Gide que je pense en me réveillant de bonne heure ce matin. La porte étroite est l’exploration d’une hypothèse et dans l’oeuvre de l’écrivain l’ouvrage fait pendant à un autre, « l’Immoraliste ».

Dans le fond ces deux récits évoquent la présence plus ou moins précise d’une frontière dont il s’agit de vérifier la solidité, en effectuant des incartades de part et d’autre d’un territoire que l’on pourrait résumer par « la chair » ou la sensualité.

Comment aborder ce versant naturel de l’être humain, ce versant « animal » à la base en échafaudant tout une série d’élucubrations sur le pour et le contre ? De quoi est il question sinon du bonheur comme de la honte de jouir ?

Sublimation maladive organisée par l’église comme une sorte de complot général interdisant la libre jouissance tout autant que la libre pensée ? Ou bien y a t’il des raisons plus profondes, plus anciennes encore que les évangiles, qui existent de tous temps pour que l’on devienne indifférent aux désirs charnels, terrestres en préférant miser sur une sorte de récompense hypothétique au delà de notre existence ? Un paradis si l’on veut où la chasteté serait le sommet universel d’une jouissance encore plus pure encore plus aiguë ? Quasiment insupportable de notre vivant tant elle nous déborderait.

Plus que d’impératifs moraux qui je l’estime sont venus plus tardivement pour dissimuler une évidence, et dont la provenance est pour le moins suspecte – ces gens n’avaient pas compris que la vulve, le vagin forment un passage menant à une extase qui dépasse le cercle des banalités habituelles- autrement dit se détendre en tirant un bon coup- la prise de conscience d’une sorte d’avilissement une fois l’acte effectué comme pour avoir cédé à l’instinct, à la pulsion, à l’emportement- toutes ces conneries que l’on retrouve en creux par rapport à je ne sais quelle grâce céleste, inondant notre âme esprit se résume dans le fond toujours à la notion de dualité.

Entre le bon et le mauvais

le propre et le sale

le sublime et l’insane.

Qu’un être soit soudain pris de doute, si son esprit commence à osciller entre les deux pôles d’une telle dualité, il parait qu’il devient ainsi adulte, mature, presque sage.

Ou complètement timbré.

Nous avons la chance en France d’avoir accès à une culture phénoménale sur le sujet par la littérature notamment, ce qui provoque naturellement l’ambiguïté du choix comme du point de vue sur la question.

D’autres pays actuellement sont privés du doute victime de certitudes imposées dogmatiquement. Il ne sert pas à grand chose de se plaindre de ce que l’on appelle la pensée unique si l’on ne fait aucun effort pour jouir de notre propre opportunité de pouvoir lire, de fréquenter les bibliothèques ou d’aller consulter des articles de fond sur internet sans crainte de se retrouver en prison, lapidé, décapité et je ne sais quoi encore.

L’accès à la culture chez nous est toujours possible pour celle ou celui qui le désire. Encore faut il le désirer.

Car sur ce désir fondamental, la curiosité, la soif d’apprendre là aussi peu à peu s’installe des nappes de brouillard masquant une sorte de délimitation de principe. Peu à peu on dirait que le scepticisme, l’à quoi bon, une forme de nihilisme de dandy ait peu à peu imprégné à rebours toute la population.

Comme tous les grands mots se terminant en isme du 20 ème siècle l’idéalisme comme l’humanisme qui depuis le 16 ème siècle inonde de son aura l’Europe semble sombrer peu à peu à l’approche de la dure réalité économique que nous traversons depuis en gros 40 ans.

Deux chocs pétroliers auront suffit pour achever Rabelais comme Montaigne durant une longue période de notre histoire contemporaine.

Nous revenons alors à la nostalgie d’une sorte de paradis perdu, resurgissement des mythes atlantes et lémurien, civilisations extraterrestres, préhistoire dorée, lévitation des pierres pour construire les murs cyclopéens, les pyramides.

Retour en force de la voyance, du marabout, de l’occulte et de l’ésotérisme, qui regroupe dans une manière de communautarisme à peine déguisée ceux qui croient en Dieu et au diable contre ceux qui n’y croient pas. La rose et le réséda.

La position de l’entre deux semble de plus en plus intenable confondue avec la tiédeur, jugée insupportable pour les extrémistes de tout acabit qui ne cessent de battre le chaud ou le froid à la moindre suspicion de laisser aller.

Ou au contraire le mot d’ordre de « lâcher prise » tel un nouveau mantra moderne devient une excuse à la paresse, à l’à peu près. Evolution en contrepoint du « je m’en foutisme » , monastère tibétain près du périph, permaculture à tous les étages j’en passe et des plus pathétiques encore. Pathétique non pas comme sujet d’investigation mais comme totem autour duquel on se réunirait bêtement si je puis dire parce que ça fait bien, ça fait mode, ça vous pose son individu, ça vous « identifie » pour reprendre un mot à la mode.

Je ne sais pas si c’est l’age mais je sens bien que tout cela n’a que très peu d’intérêt désormais pour moi, cette dualité corps esprit ou cette tentative d’unir les deux par tellement de mots d’ordre et de fausseté. Tant que ce sera une pensée une réflexion, une construction mentale je crois que ça ne fonctionnera pas.

En revanche apprendre à marcher à nouveau pourrait être une excellente piste de travail. Trouver le bon barycentre, mettre un pied devant l’autre sans se casser la figure comme un petit enfant qui peu à peu se tient debout permet de refondre une naïveté toute neuve sans peur d’aucun ridicule, sans enjeu autre que le plaisir, celui d’avancer, celui d’entrer dans un mouvement, celui la même que propose la vie, comme une danse incessante.

Cependant la porte étroite ne se distingue que tardivement pour moi. Je l’entrevois de mieux en mieux comme un sexe de femme, celui par lequel je suis arrivé en ce monde et qui peu à peu semble se reformer dans le goulet du temps qui me reste, un sablier vagin brûlant et doux tout à la fois dans lequel je pénètre de jour en jour, apaisé comme jamais de la lourdeur ancienne de tant de fantasmes et d’illusions, lavé par le temps qui s’écoule et l’érosion naturelle des châteaux espagnols.

La disparition peu à peu se confirme par une absence familière de plus en plus comme l’odeur d’une peau.

Passer la porte étroite ça peut signifier tellement de choses diverses et variées… On peut imaginer tout aussi bien la sodomie que le carmel finalement. Peut-être que Maître Eckhart que je lisais comme un traité d’alchimie à 20 ans c’est à dire en ne comprenant absolument rien mais en étant content, m’aura donné bien des préceptes que j’ai ruminé durant de longues années sans le savoir.

Sans le savoir c’est à dire au dessus ou en dessous du savoir, ce dernier n’étant qu’échafaudage bien compliqué pour accéder à la substantifique moelle: à la connaissance si je peux dire d’une forme consolatrice d’insignifiance.

3 commentaires sur “La porte étroite

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