Totem, point de repère, symétrie.

Il y a désormais une année que j’ai fait connaissance avec Thierry Lambert. Dès notre première rencontre j’ai su immédiatement que quelque chose d’important se passait. Comme dirait le poète Paul Eluard, il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous.

Je tente de me souvenir de l’état d’esprit qui était le mien encore à cette époque vis à vis de la peinture, et pour être honnête je dois dire que j’avais atteint une impasse, qui se manifestait par une production fébrile, hétéroclite, dans une sensation d’urgence et de désordre magnifique. Un orage phénoménal un soir d’été caniculaire.

D’ailleurs à cette époque ce genre d’orage n’était pas rare dans l’atelier de Verrerie où je travaillais en même temps que j’exposais à Saint Julien Molin Molette. L’éclatement des lourds nuages, l’averse mêlée au tonnerre et aux éclairs de foudre attisaient plus encore cette forme d’urgence ou plutôt cette panique que j’éprouvais alors à 59 ans de ne pas avoir trouvé encore ma voie. J’étais totalement hystérique, toute déférence gardée pour l’utérus féminin je devais encore ramper à l’intérieur en jouant des pieds et des coudes. En vain.

L’image obsédante du loser se collait à ma rétine sur chaque tableau que je réalisais ainsi mais je gardais tout cela pour moi évidemment. J’accueillais comme à mon habitude le monde aimablement derrière une apparence de bonhomie.

Le pire est que je vendais mes tableaux, je les ai toujours vendus et cela aiguisait d’autant plus la pointe de lucidité qui me pénétrait le cœur. Quelque chose en moi battait de l’aile comme un oiseau qui cherche une issue et se heurte aux vitres, aux murs, désespérément.

Par malchance j’ai des dispositions intellectuelles qui me permettent souvent de tirer partie, de faire feu de tout bois de tous les drames qui m’arrivent, me permettant de les atténuer sous couvert de philosophie, ou d’une soi disant quête de sagesse que je m’avoue péniblement parfois.

Mais cet été là, ma cervelle bouillonnait, tournait à vide au fond de moi je savais pertinemment que j’étais perdu complètement, j’étais ce peintre raté dont l’image me terrorisait d’autant plus qu’elle prenait racine à la source de tous les combats de mon existence. Prouver que je valais quelque chose, prendre une revanche sur tant d’années passées à refuser une norme que je jugeais stupide et qui bien sur prenait généralement une voix paternelle pour me le rappeler.

 » Çà ne sert à rien, tu n’y arriveras jamais ».

« Mon pauvre garçon tu te berces d’illusions »

« Toi un artiste ? laisse moi rire « 

Plusieurs fois dans ma vie cette voix, lorsque je parvenais à bout de souffle dans une impasse, je l’entendais à nouveau non sans une immense tristesse, et un peu de colère aussi.

La voix de mon père fut toujours une sorte de totem, que j’entendais soupirer au centre de la désespérance.

Dans mon enfance, ma jeunesse je ne désirais pas l’entendre et me bouchais les oreilles. Ou alors je courrais le plus rapidement que c’était possible vers la rivière ou la forêt. Les arbres, la nature était ce totem de substitution que je m’étais inventé de toutes pièces pour contrecarrer l’évidence, la malédiction.

Et puis un jour j’ai chuté encore plus bas, la douleur a été encore plus vive, et j’ai touché le fond de ma désespérance. Tout alors a volé en éclat et j’ai vu que mon père n’était qu’une pièce d’un immense puzzle que faute d’autre chose j’appelle « l’amour ».

Peut-être étais je frappé par le syndrome de Stockholm qui veut que l’on finisse par s’amouracher de nos tortionnaires, mais j’ai des doutes sur ce sujet car ce que j’ai surtout fait c’est de remonter patiemment toute l’histoire, tenter de comprendre des raisons qui tiennent debout contre le vent et lui résistent.

A la fin il s’agit toujours d’amour qu’on le veuille ou non.

Au bout du compte mon père aura prit l’épaisseur d’une muraille contre laquelle je devais me faire la main, frapper dur, m’endurcir. C’était là son enseignement secret derrière son indifférence, son égoïsme ou sa brutalité. J’avais détecté quelque chose, le fameux « ça » qui manipule sans relâche les ficelles de nos existences. Je l’avais affronté depuis toujours lorsqu’il prenait dans mes cauchemars la forme d’un loup terrifiant qui me dévorait systématiquement jusqu’à cette nuit de mes 7 ans ou je l’écrabouillais contre un mur de la chambre de toutes mes forces m’en libérant mais en perdant en contrepartie le sel de la vie toute entière.

Il est possible que les premières injonctions à écouter la voix du monde invisible me parvinrent simultanément. Mais je refusais toujours de les écouter préférant la rêverie, la solitude, et une forme de désespoir que devait traverser encore ma petite personne pour grandir.

Quand j’ai aperçu Thierry Lambert dans le groupe d’artistes qui était venu à une exposition tout près de là à Bourg l’Argental, j’ai compris immédiatement qu’il y avait quelque chose d’important en lui qui me permettrait de continuer mon puzzle et peut-être même de l’achever définitivement. Je ne peux l’expliquer plus en détail pour l’instant, sans doute qu’une fois mon travail avec lui terminé, les choses seront elles limpides, évidentes.

Durant une année j’ai pris le temps de faire la part des choses, de réfléchir sur mes motivations pour réaliser un tel travail. Ce que je refusais c’est de me servir d’un autre pour me hisser, pour me mettre en lumière, en un mot en profiter sur son dos.

Des les premières rencontres à Saint Hilaire du Rosier, chez lui il a eut cette gentillesse de me laisser prendre des photographies de son travail. Je les ai conservées sur mon disque dur durant tout ce temps en les regardant patiemment, les classant avec des textes qui me venaient au fur et à mesure.

Dans cette interrogation sur les motivations que j’avais a entreprendre un tel travail avec lui je me suis aussi posé des questions quant à l’amitié que j’entretiens avec les hommes

Je m’entends mieux avec les femmes généralement.

Je me suis même demandé si je n’étais pas un homosexuel refoulé parfois mais j’aurais assez de mal à valider cette hypothèse surtout auprès de mes anciennes maîtresses et de mon épouse actuelle.

Non pas que cela puisse être honteux, vu mon parcours ce serait même tout à fait logique. Mais non j’aime les femmes surtout les « emmerdeuses » les sauvageonnes celles qui m’ont bousculé pour que je m’interroge sur mes comportements tout au long de ma vie.

Je n’ai pas de honte à l’avouer les femmes m’ont aidé à grandir alors que la plupart du temps la fréquentation des hommes me faisait revenir au niveau des pâquerettes.

A peu près au clair avec toutes ces interrogations je me suis senti prêt pour entreprendre le travail avec Thierry.

Lorsque je repense à tout cela de quoi avais je donc tant besoin ? D’une ou de plusieurs idées maîtresses, de plans à suivre et de points de repère.

Dans ce premier entretien dont je suis en train de monter patiemment les bribes de vidéo et de dialogues , je remarque que la notion de totem est extrêmement importante à un moment de sa vie où il est perdu lui aussi, peu après la fin de ses études.

Peut on logiquement imaginer que de tourner en rond , de s’égarer totalement à un moment donné ne soit pas une forme de bénédiction ?

C’est toujours dans ce chaos qu’il nous est donné d’expérimenter notre propre disparition et que sommes contraints d’ extraire alors nos ressources essentielles.

Peu de personnes finalement choisissent d’y rester le temps de réfléchir à ce qui leur arrive. En général ce que l’on cherche c’est d’en sortir le plus rapidement possible. Sauf que pour ceux que le monde invisible aura choisi cela ne sert strictement à rien de vouloir fuir. Mieux vaut s’asseoir au beau milieu du désordre et des lambeaux de soi et ouvrir les yeux et les oreilles.

Alors arrive l’axe.

Dans cette immobilité soudain choisie et acceptée arrive l’axe

l’axe du monde

l’axe de ce que l’on est vraiment

Un totem peut alors être ébauché

De préférence avec les deux mains comme ces femmes africaines qui décorent les murs de boue de la maison en utilisant leur corps comme axe vertical, une pointe de bois un pinceau dans chaque main.

Origine de la symétrie surgissement des fractales.

Debout face au mur

S’envoler ainsi en déployant les bras les ailes à la fois en s’éloignant comme en se rapprochant de l’axe central, on ne peut plus jamais se perdre.

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