Béance

Derrière la fine pellicule d’humanité qui l’enveloppait encore comme une résonance , comme l’emballage plastique d’un produit sous vide, fripée par endroit, notamment à la commissure des lèvres et au coin de ses grands yeux ouverts sur le vide , quelque chose remuait se manifestant par des tressaillements infimes, des changements furtifs et rapides de couleurs à la surface de l’épiderme.

A cet instant je songeais à Sigourney Weaver dans le film Alien et aussi à Lovecraft dans l’exploration de civilisations oubliées là où, dans les profondeurs ténébreuses des ruines de celles ci,des choses mal définies remuent elles aussi provoquant cette peur panique, atavique.

Elle devait pourtant être ma mère devant l’état civil cette femme allongée sur un lit d’hôpital, et que je venais saluer pour la dernière fois.

Cependant lorsque j’aperçus le regard fuyant de mon père qui s’évadait déjà au delà des fenêtres de la chambre, le trouble que je traversais me parut dérisoire. Il me fallait agir de toute urgence comme le chaman que j’étais désormais et oublier l’enfant que je conservais toujours au fond de moi.

Ce n’était que deux êtres humains comme tous les autres qui se retrouvaient dans un lieu quelque part dans le temps, à un point très précis du temps, celui de la séparation définitive en cette vie.

J’attrapais la main de mon père et lui intimais l’ordre qu’il saisisse celle de la femme gisant devant nous. Ainsi nous fîmes une chaîne tous les trois afin que l’être communique entre nous au delà de toutes les apparences.

Laissons la partir en paix soufflais je doucement à l’oreille de mon père en lui frottant le dos.

Puis je pris la parole et d’une voix douce et ferme je demandais à celle qui fut ma mère mais dont j’avais laissé le rôle s’évanouir déjà pour ne plus voir qu’un être humain comme tous les autres, de prendre congé sans regret de ce monde l’assurant de notre amour.

A cet instant je n’étais plus un fils, je n’étais plus un enfant, pas même un homme comme tous les autres hommes. Mon âme éternelle avait pris le relais m’utilisant comme une marionnette docile.

J’avais vu se dénouer tous les liens d’ une idée à jamais révolue, d’une normalité, tout cela dans le rythme lancinant de la machinerie médicale, ses sons et ses couleurs.

Mon regard était plongé dans le gris bleu humide du regard de l’être sur le départ shooté à la morphine. Alors je crus voir, car je veux conserver ce doute pour rester humain, un léger tressaillement à la surface de ce regard et à la commissure des lèvres comme si l’information avait bien été reçue 5 sur 5.

Alors je retrouvais cette ancienne béance, familière, qui remontait des premiers jours de mon existence, celle là même si douloureuse, incontrôlable que j’avais traversé dans une couveuse autrefois.

Elle semblait s’être évadée de l’enveloppe de ma mère comme une entité cherchant coûte que coûte un refuge. Une sorte d’animal égaré.

Je décidais de l’accueillir quelque temps en moi pour bien prendre le temps de l’examiner avant de la laisser repartir vers l’infini. Puis je redevins l’homme que je suis, perdant la mémoire volontairement pour accomplir mes tâches ordinaires, pour marcher debout avec les autres.

Parfois il suffit d’une fragrance dans l’air du matin, un parfum dans les rues, un éclat de lumière ou encore une ombre veloutée pour que l’aperçoive encore cette béance. Elle revient vers moi comme une chatte cherchant une caresse, puis se frotte à l’une de mes jambes pour repartir ensuite comme un mouvement qui ne peut s’arrêter, parce que tout simplement c’est ainsi , c’est simplement la nature des choses.

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