Peur

Sous l’apparence tranquille des choses j’ai toujours détecté la présence d’une ombre. Durant longtemps je me suis tu car les premières fois où j’ai tenté d’en parler à mes proches ils refusaient par tous les moyens et avec force parfois de ne pas m’écouter.

On me disait alors que je n’allais pas « bien » que j’étais « sot » que j’avais bien trop d’imagination et tout cela se résumait en gros par le fait que j’étais un enfant qui ne savait pas.

J’entends encore la voix éraillée de ma grand mère estonienne qui échange à mon sujet et en ma présence des mots que je trouve toujours terribles avec ma mère.

-Laisse, c’est un enfant il ne peut pas comprendre… Puis elles passaient à des choses plus triviales comme par exemple regarder l’heure pour se rendre dans les magasins afin de faire des emplettes, ou bien partager leurs critiques sur l’oncle Henri qui vivait désormais dans la plus grande chambre du petit appartement, dans une dépression formidable dont on ne voyait pas le bout.

Cette injonction de déposer les armes contre mon insignifiance enfantine avait le pouvoir de me blesser profondément et je manifestais cette douleur par une mine sombre, je me renfrognais et observais alors avec d’autant plus d’acuité ces adultes que ma colère grossissait en moi poussée par l’injustice.

Je trouvais cela profondément injuste qu’on ne s’adressa pas directement à moi par exemple pour mettre en avant mon innocence comme source de toute ma bêtise. Aussi l’innocence et la bêtise commencèrent à se mélanger dans mon esprit et je dus jouer des coudes pour acquérir une lucidité en miroir de celle que j’attribuais à ces grandes personnes. Car dans le fond heureusement subsistait malgré tout le doute.

Peut-être que cette ombre que je ne cesse de détecter derrière tout apparence de beauté, de calme, de normalité n’est elle rien d’autre que cette part de doute que j’ai su conserver envers et contre tout en même temps que cet éternel combat que je mène tout au fond de moi même pour trouver la justesse, longtemps confondue avec la justice.

Peut-être aussi ne prenais je pas en compte la peur atavique de crever, ce réflexe qui peut nous manipuler à tout moment et ce quelque soit notre niveau de lucidité.

En revenant dans la pièce, en revoyant les volutes de fumée bleuâtres des disques bleues que ma grand mère fumait sans relache, en revoyant le décor dans son ensemble à cet instant T il m’est possible de me repasser la bande son à nouveau.

Laisse, ce n’est qu’un gosse il ne peut pas comprendre.

La petite phrase assassine est à nouveau là tout comme cette peur réflexe, la volonté de survie également qui nous fait dire, penser agir parfois comme on le peut avec les moyens du bord. Ou bien s’enfuir, tenter d’échapper à notre propre disparition qu’elle provienne du hasard ou d’une cause identifiable que nous posons sur ce dernier croyant le contrôler.

Cette peur atavique sous l’apparence paisible des choses et qui resurgit à certains moments, ceux ou on s’y attend le moins de préférence.

On peut raisonner sur la peur pendant des heures, des jours des années mais cela ne change rien lorsque celle ci surgit. Elle est hors de portée de la pensée elle atteint directement notre dimension moléculaire, l’agite et lui intime de prendre les jambes à son cou.

Bien sur cette peur aussi j’ai tenté de l’amadouer par tous les moyens possibles. Par la bouffe, le sexe, la marche, l’errance, la philosophie, la spiritualité et que sais je d’autre encore ?

Mais elle est toujours là cependant cette peur, cette ombre comme une sorte de constante de ce monde. Il se peut même plus j’y pense que sans cette constante ce monde ne pourrait tenir debout.

Cette peur animale de mourir, de disparaître ne cesse de se manifester par tant de voies diverses et variées que je lui trouve un véritable génie dans l’art des métamorphoses. Je suis allé ainsi vers elle dans les profondeurs de la solitude que je m’étais imposé pour survivre, pour écrire ou pour peindre durant longtemps en ne lésinant pas sur ma vulnérabilité. Comme si celle ci était une offrande pour tenter de l’amadouer.

Que de ruses, que d’efforts déployés vis à vis de cette formidable indifférente !

Dans mes délires les plus aigus je la voyais arriver vers moi comme une femme magnifique et redoutable, une tueuse invétérée à laquelle je ne pouvais m’empêcher de céder pour participer à ses jeux mortels.

Une immense confusion des genres la rendait parfois hermaphrodite avec un buste démesuré et un pénis rutilant qui me laissait comme deux ronds de flan sur le seuil d’un désir fou dont je m’interdisais de franchir le seuil.

Toujours le doute fut mon axe principal de survie et de vie.

Céder au désir ne solutionnerait rien je m’en doutais cependant que je me hâtais d’en parvenir toujours à l’extrémité des seuils pour vérifier mon vertige.

Ce vertige le lieu unique, éphémère aussi d’où enfin je pouvais percevoir le chant du monstre adoré, sirène ou Moby Dick faisant de moi un Ulysse-Achab à mi chemin entre ruse et folie furieuse.

Enfin les années passèrent et mon attirance pour le vertige également. je m’habituais peu à peu à ne plus regarder que la surface des choses en me taisant profondément.

Parfois je croise une femme et dans son regard une ombre ou une lueur passe qui réveille à la fois le désir et la peur.

Je ne me fais plus avoir cependant, je profite en silence de ce frisson comme on regarde une vitrine de pâtissier en ayant de quoi au fond des poches et en continuant vaillamment – le pense t’on -son chemin tout en haussant les épaules.

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