Encore quelques mots sur la naïveté.

La naïveté, la notre, est la chose la mieux partagée du monde. Cependant qu’elle possède des frontières, des douaniers. L’éducation nous enseigne à la quitter, à en devenir des exilés. Nous la remplaçons peu à peu par un savoir et oublions ainsi la formidable puissance de la naïveté qui nous plaçait d’emblée au contact de la connaissance.

Je me souviens qu’enfant je comprenais le monde dans son entièreté dans sa beauté et sa laideur comme appartenant à un bloc insécable. C’était cet absolu connu et accepté sans effort. Puis on m’enseigna la nuance, la différence, tous les aspects de la dualité et je finis par répudier mon enfance comme ma naïveté pour pénétrer dans le monde commun. Le but, le moteur si je puis dire était d’être comme tout le monde puisque c’était l’illusion que l’on me proposait comme réalité.

Une abdication donc ou une trahison, selon le point de vue du moment où je me repasse le film.

Mais la vie continue comme le spectacle. Show must go on disent les américains.

Vers 30 ans j’étais ce petit homme imbuvable qui avait lu quantité d’ouvrages compliqués et vécu des expériences humaines innombrables avec l’avidité d’un collectionneur compulsif.

J’avais fait du savoir une arme redoutable, me battant avec des références, affligeant à mes adversaires réels ou imaginaires des cicatrices en miroir de ce que l’on m’avait infligé ou ce que je m’étais infligé tout seul pour en parvenir là.

c’est à dire ce pauvre type prétentieux qui se planque sous une belle apparence de savant cosinus.

Puis j’ai rencontré un ange.

Au trente sixième dessous ce n’est pas rare d’en rencontrer… encore faut il les reconnaître.

L’ange était une femme plus âgée, encore belle et désirable et je ne vis évidemment que la femme belle et désirable. Elle était disponible totalement à l’amour. Pas moi je dois bien l’avouer. J’avais encore tellement de choses à régler.

Ce fut au moment de nous quitter lorsque je retombais à nouveau dans la désespérance la plus sombre me traitant de tous les noms sur le mode incantatoire, que je décidais de m’éloigner de Paris, du monde en général pour aller me terrer dans un petit village du Portugal, que j’eus ce début d’intuition sur ce que pouvais signifier un retour à la naïveté et comment, tel un aveugle j’étais passé à coté d’un trésor.

Etre totalement disponible à l’amour… cette phrase continuait à me hanter en tache de fond de mes journées et de mes nuits.

En retrouvant le contact avec la nature je me dépouillais peu à peu de toutes mes vicissitudes d’intello à deux balles. Mes besoins se résumèrent à manger, boire et dormir et à écrire bien sur car à cette époque je m’accrochais encore à mon illusion de « devenir quelqu’un ».

Ce fut un peu comme un séjour au purgatoire et même certains jours au paradis.

C’était facile de l’imaginer vu le petit nombre de responsabilités que j’avais. L’écriture me sauverait de tout, et même de ma paresse cardiaque. Bien sur.

Et puis un matin, alors que je m’étais rendu à un petit établissement pour boire un vrai café, je la vis surgir sur le seuil. Elle venait me chercher. Elle était venue de Paris en avion, avait loué une voiture et était venu là me rejoindre me retrouver et me ramener. Personne n’a jamais fait ça pour moi je n’y croyais pas. C’est bien là le problème d’ailleurs je ne l’ai pas crue. Je n’ai pas cru à ce que je considérais comme de la naïveté. J’étais devenu une sorte de juif qui avait trop souffert et je refaisais la même chose au premier palestinien venu. D’ailleurs mon ange se situait à mi chemin, d’origine marocaine et juive.

Mais je voulus croire que j’étais soulagé d’un coup. je lâchais tout pour la suivre et c’est à ce moment là que je commis la plus jolie des erreurs. Car je la suivie pour elle et non pas pour moi. Je déviais encore une fois de mon axe qui devait être celui d’écrire un roman complet pour m’en remettre encore une fois de plus à la vie.

Je n’ai pas de regret, pas de remords d’avoir effectué ce choix. La relation avec l’ange dura ce qu’elle dura. Pas loin d’une décennie, avec des hauts et des bas, des séparations douloureuses et des réconciliations délicieuses. Mais 10 ans plus tard je n’avais toujours rien écrit de valable. Je me considérais encore plus comme un pauvre type qui abordait la quarantaine.

Je vivais de petits jobs mal rémunérés, et je m’obstinais encore le soir à m’isoler pour replonger dans mes carnets. j’étais écartelé entre une idée d’écriture et une idée de vie « normale ». Ça n’allait pas évidemment car je n’étais pas disponible. ma part d’égoïsme- mon égocentrisme prenait encore trop souvent le pas.

Alors un jour je suis reparti encore, à Lyon profitant d’un déplacement d’activité de la boite qui m’employait à l’époque. Je continuais à écrire dans le petit appartement sous les toits que j’avais trouvé à la croix rousse. Je gagnais ma vie à peu près correctement. J’avais fait ce choix de me hisser un peu dans l’échelle sociale pour atténuer cette vision d’horreur que j’avais de moi. Je devenais « normal » mais j’avais déjà sacrifié énormément de choses précieuses pour en arriver là. Pour arriver à quoi ? à n’être qu’un pion interchangeable dans une grande entreprise et me gargariser du petit pouvoir qui m’était conféré.

Mais il fallait encore aller au bout de toutes les illusions.

Et puis me revoici à 60 ans, le temps aura filé comme dans les rêves. C’est en rencontrant Thierry Lambert un ami peintre que j’ai compris avant même d’aller plus avant dans l’amitié, l’enjeu important de cette rencontre.

C’est un ange lui aussi. Je sais mieux les reconnaître désormais, j’ai pris un bon paquet de plomb dans les fesses et la cervelle.

Et c’est en acceptant ce destin si je puis dire, ce hasard qui n’en est pas vraiment un que j’ai alors compris que tous nous avons le pouvoir d’avoir deux naivetés dans notre vie.

une première, innée, naturelle souvent considérée comme puérile, enfantine ignorance et une seconde, celle qui a dépassé tout cela et même le prétendu savoir dont nous nous targuons nous gobergeons. Cette seconde naïveté c’est de l’or alchimique il ne faut pas en douter et tant pis pour les moqueurs, tant pis pour eux.

Thierry Lambert est passé par le feu, l’air l’eau et la terre je le constate au fur et à mesure que je m’entretiens avec lui. Il dit peu de chose, tout ce qu’il dit est dans sa peinture et il me faut parfois creuser, le questionner, le déranger un peu pour obtenir comme des confirmations à ce que je sais déjà.

Cela m’apprend qu’écrire pour soi n’est que le premier étage de la fusée. Ecrire pour l’autre, pour les autres c’est tout autre chose. Espérons qu’un jour j’y parviendrai enfin, j’ai cette naïveté de l’imaginer.

Sans doute que le dessin, la peinture et l’écriture ne peuvent vraiment prendre leur source, leur justesse qu’à partir de cette seconde naïveté. C’est là certainement une partie de l’enseignement de cette rencontre avec cet artiste formidable qu’on ne saurait comprendre au premier coup d’œil. Et que d’ailleurs la plupart du temps on ne comprend pas.

Thierry ne se perd pas en longs discours, en palabres, il reste calme lorsqu’il dessine et peint pour exprimer ce qu’il a compris du monde et de la vie et qu’il désire partager avec nous autres.

Ce matin je suis tombé sur cette image d’une femme papillon chamane à nouveau. Elle m’avait happé déjà au début de notre rencontre sans que je ne comprenne vraiment pourquoi. Aujourd’hui je comprends mieux mon attirance pour la peinture de ce grand artiste dont les colères peuvent surprendre tout comme parfois les opinions tranchées. Il ne se laisse pas envahir par les doutes, il ne se laisse plus envahir par ceux ci. Il possède la connaissance, celle des enfants dans un regard d’homme mur qui a traversé sa propre humanité comme la notre. Il a fait ce choix d’effectuer une boucle entière, totale, sure comme son trait à l’encre désormais, comme aussi l’affirmation de ses couleurs sans nuance vives et joyeuses qui guérissent de tout notre prétendu savoir.

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