Justesse et vérité

Toute vérité n’est pas bonne à dire. C’est pour cela que le vieux Dick s’était tu depuis un bon nombre d’années. Après plusieurs tours du monde il en était revenu avec autant de joie que de peine et avait choisi l’île de Carna, sur le Loch Sénar en Ecosse pour finir ses vieux jours.

Là vous pouviez l’apercevoir en train de fumer sa pipe tout en ravaudant ses filets car le vieux Dick était devenu pêcheur.

Son terrain de chasse se situait aux environs du Loch Teacuis et plus précisément à l’endroit le plus délicat, pour tous les plaisanciers de la côte Ouest.

Il faut un jour grimper sur le rocher de Cruachan Chàrna, le point le plus élevé de l’île pour comprendre la beauté et la sauvagerie des lieux et en même temps être estomaqué par sa beauté.

Dick Kern venait tout juste d’avoir 60 ans, le poil de sa barbe était encore noir et sa condition encore robuste lorsqu’il arriva ici, dans ce coin du monde inhabité.

L’île ne devait sans doute pas avoir été déserte tout le temps car l’homme dégota une bicoque à deux pas de la cote qu’il retapa sans demander l’autorisation à personne.

De temps en temps il se rendait sur le continent pour faire quelques emplettes et repartait le plus rapidement possible car il ne supportait guère ses congénères.

C’était une vie rude, le climat du coté de la mer des Hébrides est plus que fantasque dans cet endroit perdu du monde , mais ça lui convenait. Il en avait vu d’autres.

Nul n’aurait pu comprendre la quête de solitude du vieil homme et on l’aurait pris aisément pour un énergumène ou un fou durant la journée. La plupart du temps, une fois sa matinée de pèche achevée il s’en allait marcher dans la lande. De grandes courses sous le vaste ciel où il semblait chercher à épuiser ses forces sans raison visible.

En revanche si vous aviez pu vous rapprocher des fenêtres de la bicoque le soir, et jeter un coup d’œil par celles ci vous auriez pu apercevoir un homme penché sur un cahier d’écolier en train d’écrire. Car Dick avait été pris d’une envie pressante d’écrire . Cela lui était tombé dessus un beau jour, ou plutôt une nuit où il ne dormait pas.

Là assis à sa table de cuisine, à l’éclairage d’une chandelle, dans sa maison sous les étoiles il tentait de trouver les mots justes pour exprimer ses sentiments. Et il faut avouer que ce n’était pas simple du tout pour un homme qui n’avait visiblement jamais fréquenté les bancs de l’école.

Le seul ouvrage qu’il avait emporté avec lui était un dictionnaire. Chaque soir il l’ouvrait à une page au hasard et revisitait les définitions des mots pour confronter celles ci à ce qu’il avait traversé lui-même comme expériences avec ces mots.

C’est ainsi qu’une année passa, puis deux, puis cinq dans la régularité de ses activités, le temps semblait filer et le vieux Dick tenait bon la barre de ses journées en effectuant inlassablement le même programme: pèche le matin, promenade le reste de la journée et écriture et vocabulaire le soir.

La première année si on a la chance comme je l’ai eu de lire ses cahiers, ceux que j’ai réussi à récupérer des années après sa mort, on peut mesurer l’indigence des textes du bonhomme. Ce n’est qu’un épanchement de clichés et de choses rabâchées énoncées maladroitement mais le ton est là cependant comme une volonté de sincérité touchante qui émane de ces pages désormais jaunies par l’air marin.

La seconde année les phrases sont plus ramassées, et il commence à y avoir moins de description, un peu plus d’ellipses.

La suite devient de plus en plus inintéressante. Du moins pour l’écrivain que je suis car elle montre les affres des doutes que le bonhomme traverse tout à coup comme si soudain son intelligence s’ouvrait en même temps que son cœur.

C’est durant l’année 91 qu’il commence à évoquer la jeune femme qui lui rend visite en pleine nuit pour s’entretenir avec lui de choses étranges.

Au début j’ai cru à une routarde qui se serait elle aussi réfugiée sur l’île, une de ces créatures qui cherchent à s’évader de notre monde rêvant d’un ailleurs qui n’existe pas.

Mais les propos qu’écrit Dick contredisent ma thèse presque aussitôt, au bout de quelques pages je suis obligé de me dire que j’ai soudain pointé du doigt une énigme.

Est il devenu complètement cinglé au point d’avoir des hallucinations ? c’est la théorie qui me vient évidemment assez vite en lisant les lignes et découvrant avec stupéfaction son récit.

« Une nuit j’ai été réveillé par quelque chose comme si on grattait à la porte, j’ai pensé à un chien mais c’était absurde car il n’y a pas de chien sur l’île. Ensuite je me suis retrouvé debout face à la porte d’entrée. C’était un peu comme dans les rêves mais pas aussi confus que dans ceux ci. Au contraire une impression d’intensité extrême de tout ce qui pouvait m’entourer. Comme si tous mes sens étaient soudain exacerbés comme jamais jusque là ils ne l’avaient été.

Ensuite il y a un ou deux paragraphes illisible que je suppose effacés par des larmes ou l’air humide des lieux.

« … la porte était ouverte. Elle s’était ouverte sans le moindre bruit comme si les gonds qui d’ordinaire grinçaient avaient été huilés soudain. C’est alors que je vis la jeune femme dans sa robe blanche sur le seuil de la maison…

Encore des passages manquants puis le texte reprend à nouveau

« ... l’âme de l’île me rend visite est ce que je deviens fou ? Est ce un fantôme qui se joue de moi ? le diable qui se serait incarné en femme pour me faire perdre raison ?

Encore quelques trous hélas que je n’ai pas pu combler par l’imagination…

« …80 000 ans avant notre ère, et tu étais là déjà à mes cotés dans ces luttes effroyables que nous avons traversées ensemble…

« …. druides… alignement de pierres, rayon de la terre… « 

Le texte se délabre de plus en plus au fur et à mesure de ce passage comme une station de radio dont on ne perçoit plus guère que des bribes.

C’est en me rendant à Carna en 2005 que j’ai découvert la maison et à l’intérieur de celle ci dans un placard le dictionnaire et les cahiers d’écolier rédigés avec une écriture presque enfantine au début puis de plus en plus ésotérique à la fin. Je les ai conservés durant des années cherchant à combler les trous du texte et à me reconstituer l’histoire de Dick le pécheur.

Plusieurs fois j’ai repris comme lui mon texte afin de me le préciser, afin de trouver les mots justes, ceux que cette histoire m’inspire au plus profond de moi. Je ne suis pas plus avancé que le bonhomme me semble t’il. L’histoire reste en suspens et sans doute disparaîtrais je qu’elle le sera encore.

Certaines histoires sans doute sont encore plus belles inachevées lorsque leur secret reste comme un appât accessible pour les rêveurs.

Evidemment tu es parfaitement libre de penser que j’ai encore tout inventé mais alors j’aimerais te poser une question importante :

Dans une histoire qu’est ce qui compte vraiment ? qu’elle soit authentique ? ou bien qu’elle pénètre en toi avec justesse pour toucher ton esprit, ton cœur, ton âme ? N’est t’il pas même imaginable que l’on puisse approcher l’ineffable à grands renforts de fiction, de mensonges ?

Il semble que le hasard fasse vraiment bien les choses à la fois pour Dick et pour moi-même et peut-être aussi pour toi lecteur.

Cette question qu’a fait naître mon récit il me semble que c’est l’une des questions les plus essentielles de nos vies.

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