Les immortels

Et puis m’est revenu le souvenir d’une nouvelle de Borges dans laquelle il évoque la quête d’un voyageur. Il veut se rendre chez les immortels et un jour il y parvient.Cette nouvelle je l’ai lue lorsque j’avais une vingtaine d’années attiré par les frissons, le surnaturel, l’extraordinaire. J’étais encore loin de comprendre la puissance des fictions, leur sens secret. Aujourd’hui j’aurais envie d’écrire cette nouvelle à rebours. Comme s’éloigner du pays des immortels, retrouver la présence de l’éphémère, et sentir comme tutrice la présence perpétuelle de la fin possible à chaque instant.

C’est en gros ce que je vis chaque jour. Chaque jour est une vie. Le matin c’est l’enfance, à midi je commence à éprouver les premières douleurs articulaires puis quand arrive le soir je recule l’heure du coucher comme un homme qui ne veut pas s’endormir parce qu’il confond dormir et mourir.

Oui, une nouvelle où la quête serait alors de découvrir le pays des mortels ceux qui savent profiter du moment, de l’éternité de toute fugacité.

J’avoue que c’est encore un challenge presque impossible, que personne sans doute ne lira, dont tout le monde et spécialement les immortels se foutront comme de l’an 40.

Avec cette crise du covid l’immortalité ambiante en prend un bon coup derrière les carreaux mais ça ne suffit pas encore. L’immortalité semble reprendre du terrain aussi facilement que l’eau qui sort du lit épouse le terrain. L’immortalité nécessite de s’habituer à quasi tout, donc on banalise quasi tout autant qu’on peut. Les journalistes sont les maîtres es banalisation à la solde d’une pseudo vérité, elle-même financée par les banques les lobbies, bref des patrons de presse acoquinés avec Dieu sait qui.

Ce n’était qu’un accident, un mauvais rêve, nous nous réveillerons à nouveau dans l’éternité. Dans cet ennui de l’éternité. Télé, métro, boulot, dodo, factures, découverts, crédits, bagnoles, bouchons. L’éternité du 21 ème siècle c’est le futile élevé en sacerdoce, on va au supermarché comme on se rendait autrefois au temple. Consommer nous absout du temps.

Je me souviens de l’étonnement, pour ne pas dire la déception de ce voyageur qui a voyagé par monts et par vaux et qui découvre soudain les immortels.

Ils ne font plus rien. Ils restent allongés, vautrés, hagards toute la sainte journée. Le moindre geste le moindre déplacement les extrairait de leur immortalité comme un poisson privé de l’eau.

Ils suffoqueraient manquant d’air, mais ils ont déjà le regard vitreux ils ont déjà atteint sans le savoir l’ennui profond et l’absence de désir. L’immortalité ainsi c’est la mort acceptée sans combat, sans broncher, une désertion ultime.

C’est cette immortalité qui nous est vendue par les multinationales qui gouvernent notre monde. Consommez, oubliez, végétez et nous vous récolterons l’âme jusqu’au trognon.

Via la télé et la radio, la presse en général qui à loisir vous informent c’est à dire comme des bestiaux vers l’abattoir vous anesthésient par la trouille et la débilité mêlées. Ce beau vaccin contre l’écart. Contre la pensée personnelle.

L’art de démonter les complots est de les rendre ridicules. Il y a bien une morale pour les immortels qui inclue une paix factice, un bonheur préfabriqué lui aussi avec juste ce qu’il faut d’excipient de colorants, de poncifs à deux balles qui permettent de fermer les yeux plus facilement. Antidépresseur et somnifères. Surclassement !

Vous n’imaginez tout de même pas que certains soient suffisamment malins pour avoir inventé tout ça…?

Moi si je continue à me l’imaginer avec une facilité déconcertante même.

Je continue à croire que certains ne se gênent pas dans le cynisme et la quête de profits parce qu’ils savent eux que la vie est courte, et qu’ils vont crever et surtout qu’ils se foutent pas mal de ce qui pourra bien se produire après leur mort. Après moi le déluge c’est leur devise.

Monsanto invente le légume résistant à l’alu pour rester en lice sur les étalages lorsque tout sera recouvert de particules interdisant les cultures ancestrales. Les enfants regardent le ciel se strier de plus en plus de bandes blanchâtres laissées par les épandages, la couleur bleue disparaît de notre ciel peu à peu dans un gris lavasse. Ces enfants qui déjà ne savent plus comment était le ciel de mon enfance, comment la lumière était belle et douce autrefois. L’immortalité désormais est grise, gris sale et sent mauvais.

Pour lutter contre cette odeur tenace on se lave près de 3 fois par jour… quel luxe! des gels douches des savons plein les rayons et pour toutes les bourses. L’hygiène avant tout nom d’une pipe. Comme en Sicile à Palerme les magnifiques façades des immeubles, des beaux hôtels particuliers s’élèvent fiers, arrogants sur les boulevards, tandis que derrière le réseaux des ruelles crasseuses nourrit la misère sous un soleil de plomb.

Une odeur de merde mélangée à celle des parfums bon marché ou luxe. Et du gel dans les cheveux pour ressembler à je ne sais qui. Et le menton fier et tous les archétypes pour avoir l’air. Immortels et clones.

Papier glacé, procédé offset. L’éphémère dans l’éternité, quête du stable pour lutter contre l’érosion, plan de licenciement, fonds de pension. Et surtout à 18h ne pas louper question pour un champion et taper 3615 Ducon Borges est il un écrivain taper 1 Borges est il une soupe latinoaméricaine ? taper 2 …

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