Décoration ou oeuvre d’art ?

Tu aimes l’art et peut-être ne te poses tu pas beaucoup de questions à ce sujet. Peut-être que pour toi acheter un tableau chez Ikéa est déjà un acte que tu n’as pas l’habitude d’effectuer, et qui te donne l’impression d’acquérir une oeuvre d’art. Cette oeuvre tu l’as peut-être choisie parce qu’elle te semble correspondre à ton univers, à la couleur de ton papier peint, de tes murs, de ton ameublement, ou bien parce qu’elle a provoqué en toi une émotion, un souvenir, en tous cas elle a déclenché quelque chose d’indéfinissable et tu l’as choisie pour l’installer chez toi.

Ce que tu viens de faire, acheter une oeuvre, que ce soit une copie ou un original participe également de ce plaisir fugace que l’on retire à acheter quelque chose. Que ce soit un pack de yaourts, une nouvelle brosse à dents, ou bien une copie de tableau. Il n’y a pas à juger cela, c’est désormais une chose tout à fait « normale ». Acheter permet de subvenir à tous nos besoins, qu’ils soient réels ou imaginaires et tant que l’on peut le faire ça fait tourner l’économie, c’est ainsi que fonctionne notre monde.

Bien sur cela vaudrait la peine de faire le point sur ce que nous appelons nos « besoins ». Mais si nous le faisions vraiment, en toute conscience, il se pourrait alors que notre société traverse une crise existentielle en profondeur.

Car dans le fond nous n’avons pas besoin de tant de choses que nous le croyons pour être en paix. C’est souvent un vide terrible qui nous entraîne à imaginer que l’on pourra le combler en acquérant des objets, des services, des abonnements. Et probablement la crainte d’être en marge par rapport à l’ensemble des gens que nous connaissons.

C’est pour cela que la phrase « tout le monde rêve d’acquérir cette voiture, cette montre, cette maison… etc » fonctionne tellement bien. Le fait d’être comme tout le monde est plutôt rassurant. Etre à part devient par ricochet la source de nombreux problèmes.

C’est une pensée complètement contraire qui obsède l’esprit du vrai collectionneur d’œuvres d’art. Acquérir une oeuvre unique le place dans une position à part, privilégiée si l’on veut car l’oeuvre d’art est le symbole bien souvent, trop souvent hélas de la réussite matérielle. Et plus l’oeuvre coûtera cher plus cette apparence de réussite sociale sera importante.

C’est pourquoi il existe des galeries d’art et des lieux d’enchères, une cotation d’artiste, tout cela afin d’indiquer le bon endroit où dépenser son argent lorsqu’on en a beaucoup.

Le marché de l’art est un lieu de placement, comme une banque, comme la valeur or, l’art aussi subit des fluctuations, souvent à la hausse de préférence pour les acheteurs si tel n’était pas le cas il n’emporterait pas un tel succès.

Mais toi tu n’as peut-être pas une fortune à dépenser ainsi ni même ce genre de préoccupation de briller par le seul fait que tu t’entoures d’œuvres originales d’artistes célèbres. Tu t’en fiches et c’est pour cela que d’acheter un tableau Ikéa te satisfait, tu ne te sens pas frustré.

Maintenant regardons au delà des portes de ce genre de temple de la consommation et des galeries d’art… que reste t’il pour assouvir ton envie d’acheter des œuvres ?

Beaucoup de choses !

Il y a internet et les réseaux sociaux, les plateformes de vente en ligne…

Justement ce matin je suis tombé sur une nouvelle plateforme de ce genre dont je tairai le nom et qui m’a fait beaucoup réfléchir encore une fois sur mon avenir de peintre.

Des toiles réalisées à l’huile, des œuvres originales déclinées sur 3 ou 4 formats différents à des prix inférieurs à 300 euros ! ( pour un 120×120 cm notamment )

J’ai regardé le catalogue et j’avoue que le niveau des œuvres présentées et tout à fait honorable. Parmi tout ce que je regarde sur internet la qualité est même un peu au dessus de la moyenne.

Alors comment est ce possible que des peintres réalisent ainsi des œuvres aussi peu chères et probablement à la chaîne… ?

Bien sur j’ai pensé tout de suite qu’elles avaient été réalisées en Asie, peut-être en Chine dans des sortes d’usines à peindre des reproductions ou des originaux par des ouvriers de l’art payés chichement par leurs patrons. Mais c’est de moins en moins chichement tout de même car le niveau de vie augmente désormais en Chine comme en Asie en général. Alors je me suis dit que l’argent ou gagner sa vie n’était pas seulement la raison.

Je me suis demandé si en France une entreprise pourrait réunir autant d’artistes pour réaliser des travaux si peu chers compte tenu des charges sociales, des taxes et impôts de tout acabit il faudrait tout de même rémunérer ces personnes un peu plus que le Smig pour les motiver, et encore … pas sur que les artistes en France possèdent cette humilité ou ce manque de fierté pour réaliser des œuvres d’art comme on fabrique des godasses, des vêtements, des pots de yaourts. Nous mettons l’art tellement haut en général nous les peintres que ce serait vraiment intolérable que nous effectuions des œuvres si bon marché. Nous ne serions pas capables de manière générale de nous dire que nous rejoignons ainsi les rangs du prolétariat qui soi disant n’existe plus.

Le statut d’artiste que nous affectionnons tellement, par lequel bon nombre semblent obsédés et qui leur sert de refuge place l’oeuvre dans une sorte d’écrin imaginaire en même temps que notre dignité.

Autant aller travailler comme manutentionnaire dans ce cas nous dirions nous n’est ce pas ?

Si c’est pour gagner un peu plus que le smig et risquer de détruire notre enthousiasme à peindre nous pensons que ça ne vaut vraiment pas le coup n’est ce pas …

Et pourtant… j’avoue que j’ai des doutes sur ce genre d’opinion tellement évidente qu’elle m’en devient automatiquement suspecte.

Il n’y a pas de sot métier !

Et imaginons que tu sois étudiant en art et que tu recherches un job d’appoint … cela serait plutôt cool de gagner un peu d’argent comme ça, en expérimentant, en copiant en reproduisant des toiles de maîtres ou bien en tentant ta chance dans l’abstraction lyrique, expressionniste ou je ne sais quoi d’autre encore ? Ta priorité serait sans doute d’avoir de quoi bouffer durant tes années d’étude si tu n’as pas de bourse et personne derrière toi… ce qui devient une rareté en France.

Le fait de vendre des œuvres originales si peu chères les rend accessible à un plus grand nombre de bourses et personnellement je trouve cela très bien. Je ne suis pas pour un art qui ne s’adresserait qu’à une élite. Acheter une oeuvre d’art sur une plateforme de ce genre je pourrais même le faire moi-même si je n’étais pas peintre et imbibé d’une certaine éthique concernant l’art en général et à l’idée d’oeuvre unique donc de rareté comme n’importe quel petit bourgeois qui se respecte.

Mais au delà de ça je pense à tous mes collègues peintres, sculpteurs, photographes etc qui tirent le diable par la queue pour gagner trois sous lorsqu’ils parviennent à trouver des expositions. Valider ce système reviendrait quelque part à sonner le glas de tous les lieux d’exposition et des artistes qu’on y rencontre dans des échanges généralement fort sympathiques, conviviaux.

Et puis la notion d’unicité, de rareté de singularité sur ce genre de plateforme de vente est une gageure. reproduire la même oeuvre originale à l’huile en trois formats différents disponibles sous 10 jours … cela signifie que si tu achètes une oeuvre ainsi tu ne peux plus croire à cette histoire de rareté, de possession unique.

C’est un concept… et je crois que l’art est en train de mourir du concept par des voies inédites, le concept de reproduire autant de fois qu’on le demande une même oeuvre même si elle est comme stipulé réalisée à l’huile et à la main tue une grande partie de la satisfaction de posséder une telle oeuvre. Il faut alors s’avouer avec toutes les concessions que cela entraine qu’on a acquis une pièce de décoration et non une véritable oeuvre d’art.

Cette confusion entre décoration et oeuvre d’art tu t’en fiches peut-être complètement d’ailleurs, c’est un questionnement de peintre, d’artiste, d’intellectuel déjà donc un questionnement élitiste. Ce n’est peut être pas tant toi alors qui doit travailler sur les notions d’humilité et d’orgueil que moi même et tous mes collègues artistes… Peut-être aussi arrêter de se voiler la face en disant que le concept de classes et donc de lutte des classes n’existe plus. C’est que la banalisation de l’art et de la décoration semble ajouter à la croyance générale.

Ce qui est effrayant c’est l’indigence que prépare l’avenir aux artistes véritables, à ceux qui recherchent par leur art, un art de vivre, un art de l’être et non une rémunération et qui ont compris à quel point la foire d’encan des réseaux sociaux et d’internet pouvaient avoir un effet de levier énorme en même temps qu’un risque de choir dans l’uniformité générale, une sorte d’anonymat d’ouvrier produisant à la fois ou la perpétuant une paupérisation et une aliénation totale

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