La conquête de mars, Ernest et les miracles.

Qu’est ce qu’un miracle ? Tu t’es peut-être posé cette question à un moment ou l’autre de ta vie, quand quelque chose d’extraordinaire surgissait dans celle ci, ou justement quand absolument rien ne se passait. Au centre même de la platitude et de la routine, quand tous les buts deviennent soudain dérisoires, lorsque nos pensées tournent à vide n’aimerions nous pas qu’un miracle, si infime soit-il se produise ?

D’après wikipédia une définition possible du miracle est ainsi énoncée :

« Un miracle désigne un fait extraordinaire, dépourvu d’explication scientifique, qui est alors vu comme surnaturel et attribué à une puissance divine. Il est accompli soit directement, soit par l’intermédiaire d’un serviteur de cette divinité. »

Un fait extraordinaire ? qu’est ce que ça peut bien signifier vraiment pour toi, pour moi ? il y a déjà tellement de choses extraordinaires qui nous entourent, le fait même d’être ici sur cette planète, de pouvoir tourner le bouton d’un robinet et d’obtenir de l’eau courante est déjà un miracle inouï n’est ce pas… que chercherions nous de plus extraordinaire encore ?

Il se pourrait donc que la notion de miracle soit comme une sorte d’intuition du désir. Une étincelle qui surgit dans la nuit du manque au bout d’une longue cohorte d’expériences avortées pour satisfaire ce manque. Nous aurions inventé un manque digne d’un totem et à force de tourner autour de celui ci par l’entremise de la puissance centripète, il nous aurait expulsé soudain vers une orbite sans issue.

Le miracle et le manque… peut-être devrait-on parler d’ennui puisque l’ennui est cette relation figée avec un monde que nous avons fabriquée de toutes pièces pour nous y réfugier, nous y enfermer, la plupart du temps acculé par nos craintes de l’autre, de l’étranger, de l’étrange, de l’inconnu. C’est à dire un ennemi, un adversaire qui, dans notre opposition à celui ci nous donne l’impression d’exister.

« Exister contre ». De préférence en groupe, en formant un cercle à la périphérie duquel se tient la nuit impénétrable, hostile. Et pourtant tellement convoitée.

Un miracle serait alors le fruit du souhait, l’ événement qui nous sauverait (malgré nous) de l’ennui. Qui nous extirperait d’une régularité harassante mais cependant confortable, anesthésiante.

Un miracle serait aussi l’impensable ce qu’on ne saurait penser car justement la pensée sert de frontière, encercle le vide, la nuit, d’où peuvent surgir les djinns comme les fées et les sirènes.

L’impensable est donc ce devant quoi la pensée s’arrête comme un cheval fourbu qui refuse d’effectuer un pas de plus. Un cheval qui deviendrait une sorte d’âne bâté têtu, récalcitrant. Dernière étape quasiment obligée avant d’ouvrir enfin les mains et lâcher prise.

Souvent il m’arrive de me souvenir de certaines lectures lues comme bues par l’assoiffé que je fus. Notamment, vers la trentaine et probablement poussé par le désœuvrement j’étais tombé sur un livre de Maître Ekhart et qui parlait, avec une science de la psyché et du cœur humains de la notion d’abandon, de détachement qui seule permettait l’arrivée du miracle- c’est à dire Dieu- Pour ce religieux.

Dans la montée du Carmel de Saint Jean de la Croix, les nonnes elles aussi doivent pratiquer une existence la plus morne possible, et ainsi traverser plusieurs décennies d’ennui pour que soudain, toute velléité de vouloir, de désir soient cramées par celui ci.

Si on ne peut s’attacher à l’idée de la grâce qui tombe au hasard de façon apparemment désordonnée incontrôlable, on peut s’attacher à l’ennui qui tôt ou tard mènera au surgissement de celle-ci.

Car l’ennui, l’abandon est une sorte d’acide, une corrosion naturelle qui s’attaque au désir et finit par réduire en poudre tout ce qui ne sert à rien pour qu’enfin il puisse révéler sa raison d’être qui n’est évidemment rien d’autre qu’un absolu vierge, intact. Le grand Soi.

On s’en fait tout un monde. Alors que tout est déjà là qui n’attend que notre réveil au terme d’une vie de somnambule.

Je pensais à tout ça hier soir après une journée harassante. Il faisait encore très chaud et je décidai soudain de ne plus rien faire du tout après dîner. Cela a duré un quart d’heure avant que je ne commence à nouveau à m’agiter. du coup j’ai pris ma tablette et presque automatiquement Netflix est apparu… n’est ce pas cela un miracle ?

Un titre a attiré mon attention « Mars ». En deux saisons qui racontent la conquête de la planète rouge aux alentours de 2035. J’avoue que j’ai été littéralement happé par toute cette histoire. Ce rêve de conquête, de repousser toujours plus loin l’exploration humaine qui s’attaque désormais au système solaire est très émouvant. Et une phase d’Ernest Renan m’est venue soudain qui avait trait à cette histoire de miracle à laquelle je pensais aussi.

« C’est au nom d’une constante expérience que nous bannissons le miracle de l’Histoire. »

C’est qu’il faut voir le nombre incroyable de tentatives et surtout d’échecs nécessaires pour concrétiser enfin ce rêve de conquête spatiale. Il y a en même temps quelque chose de grandiose et de profondément ridicule qui se mélangent pour déclencher une compassion infinie envers notre espèce. Et le plus fort c’est que ça se solde toujours par une victoire à force d’opiniâtreté et de constance à maintenir en vie nos rêves. Est ce qu’un animal ferait cela ? je ne le crois pas.

Il n’y a que l’être humain pour déployer une telle ténacité à entretenir le rêve. Sans doute complètement fondé sur un énorme malentendu concernant la notion de miracle. Un miracle qui rêverait du miracle perpétuellement pour s’extraire du narcissisme tout en le cultivant…dans les serres de l’ennui. Voilà qui pourrait porter à rire ou à pleurer. Frappé justement par le miracle – justement car toujours pile poil au bon moment- ou la grâce, on ne sait jamais sur quel pied on va danser et si on va geindre ou s’éclairer.

En réfléchissant à nouveau ce matin à cette notion de miracle j’ajouterais encore une chose. c’est aussi une capacité de la grâce qu’il procure à ne pas disparaître, à ne pas s’user dans ce que nous appelons l’ordinaire. Des fiançailles inépuisables si j’ose dire entre l’Epoux et l’Epousée. Cela ne devrait jamais devenir comme ces mariages qui s’essoufflent sur le canapé d’un salon cosmique devant une non moins cosmique télévision projetant son imagerie foraine et son extraordinaire de pacotille.

Et puis tout au fond de nos abandons il y a ce fruit banal à l’écorce dure que seule notre patience en le décortiquant permettra d’ouvrir et de savourer en paix.

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