Domination et frustration

Pour Yaël

Dominer est l’un des objectifs majeurs du vivant que l’être humain interprète dans le sens d’obtenir une suprématie. Etre le plus fort. Etre le plus important parmi d’autres éléments.

Tout système y compris celui de la domination tend à s’étendre le plus loin possible dans un territoire jusqu’à atteindre une limite qui lui signifie son obsolescence. A partir de cette frontière, on constate une régression qui s’effectue sur une période plus ou moins longue. C’est ainsi que la foret et la jungle s’arrête aux abords des terres cultivables comme des océans infranchissables. C’est ainsi que les empires s’étendent le plus loin possible et qu’ils finissent par s’écrouler sous le poids de plus en plus important des contraintes administratives. C’est ainsi que l’homme ou la femme qui, ayant mené des combats des guerres pour affirmer un but, un objectif ayant souvent pour but de masquer cette volonté d’expansion et donc de domination parviennent à l’âge mur et rencontre l’aspect dérisoire de cette quête.

Toute une éducation en outre semble basée encore sur ce mouvement pour atteindre la meilleure place, en classe et dans la société. Le fameux mérite, la récompense comme la reconnaissance du groupe ne tient guère qu’au fait que le héros soit parvenu à dominer quelque chose mieux que quiconque à force de travail, de persévérance, d’opiniâtreté et aussi il faut bien l’avouer avec un peu de chance.

Quel modèle avons nous suivi depuis des centaines, des milliers d’années pour asseoir l’idée de domination sinon une forme de résilience particulière à la notion de plaisir. Ainsi le plaisir serait-il d’emblée l’obstacle majeur que le dominant ou celui et celle qui désire se hisser à cette place, doivent affronter, contourner, affronter.

Le plaisir dans ce qu’il semble receler de vain, de temps perdu, de dispersion, de désordre lorsqu’il n’est pas vécu dans le cadre stricte du jeu ou de la récompense. Récompense qui n’advient en toute logique qu’après l’effort.

La frustration serait donc l’outil principal de toute « bonne éducation » visant à élever les enfants vers une idée de suprématie. Non plus au niveau antique des conquêtes mais vers une domination plus moderne des passions. Ces passions qui ont tendance à tout balayer sur leur passage, à détruire tout ce qui a été construit en amont comme l’incarnation de forces à la fois obscures, ancestrales souvent hostiles derrière leurs apparences joyeuses et étincelantes.

Les religions ont pour sujet principal de lutter contre les passions insensées et de remettre bon ordre dans la confusion possible des genres, des sensations des sentiments, des buts comme de leurs punitions et récompenses.

Ainsi l’école, l’église mais désormais aussi l’entreprise posent t’elle un règlement intérieur qu’il vaut mieux appliquer sous peine d’exclusion. J’allais écrire excision.

L’idée maîtresse est celle du moule qui sans faille restitue le même objet à l’infini et dont la répétition idéalement est synonyme de quiétude pour tout ceux qui doivent gérer le groupe.

L’insolite, l’accident, le plaisir et la déception, la douleur qui leur sont immédiatement associées ne sont pas de mise dans le modèle où seul l’utile,  » ce qui rapporte » est de mise.

Le but de la religion n’est pas de relier les êtres à un ou des dieux, mais de les relier entre eux comme les perles d’un collier, les engrenages d’une immense machine. C’est pourquoi religion et politique même si en apparence elles semblent séparées vont toujours de pair.

Que pourrions nous faire d’une vie uniquement axée sur le plaisir solitaire ? La masturbation n’est elle pas l’un des plus beau symbole alors de la liberté. Même au plus profond des cellules monastiques ou carcérales la possibilité de s’évader nous est toujours permise. Il suffit juste d’oser s’extraire du carcan, de la frustration que propose la domination de l’autre quelqu’il soit.

J’en ai déjà parlé dans plusieurs textes mais il y a plus d’une relation entre la masturbation et l’art. Je ne considère pas uniquement le plaisir physique et tristement éphémère de l’acte en lui même mais bien plutôt cette possibilité d’évasion, égoïste au début mais qui à force de persévérance finit par s’ouvrir sur un horizon plus vaste.

Car la masturbation offre également cette sensation de frustration directement issue de l’impossibilité de dominer à la fois un autre, une autre, ou soi-même. La raison principale de cet effondrement, de la dépression que l’on retire d’avoir outrepassé un tabou ( c’est encore un tabou dans la cervelle de bien des gens, quelque chose qui ne se fait pas ou qui ne sert à rien ce qui revient au même) cette raison n’est rien d’autre que l’amertume d’un vague échec renvoyé par le miroir de la domination et dissimulée par des histoires à l’eau de rose.

L’amour égoïste et la masturbation vont désormais de pair. On n’ose se déclarer clairement dans l’abus donc on trouve des subterfuges. L’autre est considéré comme un outil que l’on manipule au grès de ses pulsions dans l’étouffement ressenti d’une impossibilité.

L’impossibilité d’être vrai tout simplement vis à vis de ses propres pulsions de ses envies, de son désir.

La frustration apprise de façon plus ou moins consciente est tellement bien installée dans les cervelles que même chez les héros s’en extraire n’est pas une sinécure.

A l’instar de l’image des chamanes sibériens qui doivent suer sang et eaux et avaler de nombreux caillou avant de pouvoir flirter avec l’invisible celui ou celle qui désire s’extraire du modèle imposé par l’idée de domination doit passer par des territoires calcinés, qu’il est en charge de calciner lui même avant de découvrir toute l’étendue de la stupidité générale.

Stupidité dans le sens de paralysie, de mouvement figé en plein élan.

Le monde entier devenu un désert peuplé de statues de sel comme si alors le temps était suspendu. Un équilibre des deux plateaux de la balance, entre frustration et désir de dominer quoique ce soit.

Alors peu à peu les yeux fondent et un nouveau regard surgit qui entrevoit un horizon et le sentier qui y mène. Une énergie renaît et s’empare du corps et toute la danse qui en découle n’a pour seul but de ne pas perdre de vue le plaisir de danser entre utile et inutile sans jamais s’amouracher de l’un ou l’autre.

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