La différence

On se cherchait des points communs et le pire c’est qu’on en trouvait. A la pelle. Parce qu’on avait appris sans doute que l’amour c’était ça, avoir des choses en commun. Une sorte de disparition mutuelle et totale de l’un pour un deux magistral, digne de la lanterne rouge d’un claque dans la nuit. Rouge et clignotant. Une fusion.

Il en ressortirait cet alliage que rien ne serait jamais susceptible de rayer, et qui resterait intact pour toujours. Un couple idéal.

Et puis la vie quotidienne s’est pointée avec son planning, remplaçant l’ennuyeux emploi du temps scolaire puis universitaire.

Elle continuait à rêver. Médecin du monde, l’étranger, la compassion enfin active en touchant les plaies, les humeurs, les peaux et les os. Elle acquerrait ainsi au bout de temps d’années d’efforts le Saint Graal c’était évident.

Rien n’est évident et je ne rêvais plus depuis belle lurette. Je faisais semblant de rêver avec elle et je me découvrais soudain terrifiant de froideur et de lucidité. Et seul aussi même en couple. Surtout en couple.

Alors je me mis en quête de différence. Je répudiais le point commun. Je l’asticotais sans relâche pour éprouver ses croyances. Et quand enfin je fus certain qu’elle tenait dur comme fer à cet avenir qu’elle s’était promis, je la quittais sans bruit et je me perdis dans une folle errance au travers des rues de la Capitale qui sans doute était l’incarnation d’une peine, d’un chagrin que je porte en moi depuis toujours.

Je la quittais sans la quitter car nous vivions toujours ensemble dans le petit appartement de la Bastille.

Je quittais les études et décidais d’attraper la vie comme une femme, comme j’imaginais à l’époque qu’elles puissent aimer ça les femmes. Avec rage et désespoir sous un sourire léger en la tenant à bras le corps.

Gagner du fric était le sas nécessaire afin d’achever de perdre les quelques illusions qui m’embarrassaient encore. Me vautrer dans le quotidien des bureaux, des usines, des jobs de tout acabit en observant mes camarades, mes collègues, mes chefs. Une lente et fastidieuse vérification d’une situation dont je n’osais sans doute pas circonscrire les limites exactes franchement. Je voulais prendre mon temps avant de tomber sur le pot aux roses.

Mon désespoir à l’époque résultait d’une certitude que je ne voulais pas accepter. J’avais tenté vainement de me débattre comme un gardon au bout d’une ligne. Me débattre à m’écorcher intérieurement tout entier pour paraitre « normal » « potable », « viable » c’est à dire avoir un avis sur tout, paraitre l’homme de la situation en toutes circonstances, un John Wayne doublé d’un Marek Halter- avec un soupçon de Woody malgré tout pour m’y retrouver un peu quand même. J’avais beau faire… cette chose épatante que l’on appelle le « naturel » revenait tôt ou tard au galop. La distance entre ce que je croyais qu’il était de bon ton de montrer… la belle image…. était trop éloignée, inatteignable d’avec ce que j’étais viscéralement. Il me semblait que j’étais pris au piège, un piège auquel j’avais d’ailleurs participé à l’élaboration au même titre qu’elle. Nous avions suivi une sorte de modèle et la caducité de celui ci me sautait aux yeux. Nous formions un couple étrange composé d’une aveugle et d’un borgne.

Donc je la quittais doucement en n’effectuant plus de projet. J’avais découvert la photographie et la nuit tandis qu’elle dormait je m’enfermais dans l’entrée de l’appartement où j’avais installé mon Durst et mes cuvettes et je passais des heures à développer des photographies en noir et blanc. Je crois que j’avais besoin de connaitre ça, toute la gamme des gris entre les noirs et les blancs pour mieux comprendre la notion de nuances, de valeurs de profondeur et de différence.

Pourquoi je n’ai pas continué la photographie ? je me suis trouvé cette excuse du passage de l’argentique au numérique. Il est vrai qu’à l’époque les résultats du numérique ne m’enchantaient pas du tout. Mais la véritable raison est plutôt que j’étais proche d’atteindre à un but. De réussir. J’avais travaillé avec des sommités, j’avais fréquenté leur milieu, respiré leur air. Cartier Bresson me donnait la main et me chuchotait des imprécations sur les contrastes doux de ses dessins. Doineau me tendait sa canne à pèche pour avoir les mains libres afin de se gratter le crane Place Furstemberg… Ditivon, Agnès Bonnot, j’en oublie sûrement.

Je ne me sentais pas à ma place là non plus. Encore cette sensation d’imposture entre ce que j’étais et la façon d’apparaitre peu à peu dans ce nouveau monde.

La différence c’est aussi le résultat d’une opération mathématique. D’un rapport, d’une division. A force de me diviser ainsi, aidé par le quotidien nulle doute que je pourrai un jour mettre enfin le doigt sur ma différence ou sombrer dans l’indifférencié, dans le fond tous les buts ne se valent-ils pas, même celui de ne pas en vouloir.

La cerise sur le gâteau c’est ce tableau de 80x80cm à l’huile

je l’ai tourné dans tous les sens et puis tout à coup

j’ai aperçu quelque chose qui m’évoquait une cerise encore sur un arbre

où un téton sur un corps… allez donc savoir

2 commentaires sur “La différence

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