Naviguer

Le vent existe même si tu ne le vois pas. L’esprit aussi. Et certain jour rien ne peut les arrêter, surtout pas les mots d’ordre que tu inventes sans relâche pour tenter de leur donner une direction. D’où cette fameuse impression de se sentir emporté dans un tourbillon, dans la bourrasque telle une feuille morte d’automne.

Il ne sert pas à grand chose d’en avoir peur et d’essayer encore de s’accrocher à je ne sais quoi. Mieux vaut au contraire tout lâcher, se détacher de tout ce qui pourrait faire obstacle à la lévitation, à la chute comme à l’envol. Dire oui tout simplement.

C’est ainsi que j’ai commencé il y a très longtemps de naviguer.

Ce devait être un matin de septembre comme aujourd’hui. Une chanson de Richard Antony en reprenait une autre de Bod Dylan dans le poste de radio de la cuisine familiale. « écoute dans le vent » traduisait maladroitement « blowing in the wind » et deviendra plus tard « dans le souffle du vent  » grâce à Hugues Aufray.

C’est ce jour là sans doute que j’ai compris l’importance du vent pour m’éduquer tout seul. Et sans le savoir vraiment, celle de l’esprit aussi.

Jusqu’à me confondre tout entier avec ces deux entités et que je ne devins plus que vent moi-même.

Fétu de paille bringuebalé par les sensations et les émotions . Une embarcation sans gouvernail. Sauf l’envie de suivre le vent, l’esprit. Les vents de l’esprit qui sans relâche dans ma caboche ne cessaient de souffler.

Je pouvais m’inventer je ne sais quel but, je ne sais quel désir et me laissé porter jusqu’à destination, c’est à dire la fameuse satisfaction que l’on brigue. Rien n’était jamais aussi satisfaisant que d’espérer un but et un désir nouveau et repartir encore en lâchant ce que je croyais avoir, ce que je croyais être.

Poussé par la curiosité, le désir, l’insatisfaction confondus avec les vents j’ai pu ainsi étudier tous les zéphirs, les brises la tramontane, l’autan, le sirocco et encore d’autres dont les noms se seront perdus dans l’oubli. Je me souviens vaguement encore du mistral qui souffle dans la basse vallée du Rhône et qui acheva d’emporter le peu qui restait de moi à cette époque de ma vie, autour de la trentaine.

C’est à cette époque que je reçu enfin mes galons de capitaine de vaisseau fantôme, que je compris avoir acquis une parfaite maîtrise en matière de navigation.

Le bateau était devenu si sensible et docile désormais qu’un simple chuchotement pouvait gonfler sa voile et reculer tous les horizons à perte de vue.

Cependant j’avais restreint l’océan à un rectangle à un carré de toile. Et ce qui s’agitait maintenant n’était plus que ma main accompagnée d’un pinceau et de quelques couleurs.

Ma navigation tout comme mon désir, ma curiosité, étaient devenues une peau de chagrin. Le monde extérieur ne m’intéressait plus du tout. J’avais fabriqué un homme de paille pour pouvoir y circuler que je brulais de tant à autre lorsqu’il se dépenaillait de trop et que mon truc était au bord de s’éventer.

J’appris encore la solitude un peu plus et me mis à l’aimer vraiment au sein des groupes comme un marin aime les dauphins et les mouettes qui s’agitent autour de lui.

A la quarantaine j’étais en pleine possession d’une indifférence obtenue de haute lutte pour tout ce qui pouvait composer l’envie et le désir humain. Cela ne me suffit pourtant pas. Par ennui ou par désabusement je voulu encore atteindre en les inventant d’autres paliers dans ma navigation désormais immobile.

Je créais alors de multiples mondes, des dimensions parallèles, une cartographie imaginaire pour m’enfoncer plus encore dans la nuit sous des constellations qui naissaient et crevaient à mon passage. Cap vers l’inatteignable hisse et haut !

Jusqu’à la cinquantaine où j’éprouvais les premières fatigues articulaires, le mal de dos, et des relents de dégout pour l’homme égoïste que j’étais devenu.

Toutes voiles arrière ne servait hélas à rien. Les voiles s’étaient déchirées et l’amertume se dressa alors comme un nouveau monstre à aimer.

Je me mis à confectionner des offrandes afin d’attirer son attention et l’amadouer.

Dix années passèrent encore où je restais ainsi assis sur la pierre froide des ports que j’inventais encore à mes rares moments de loisirs.

Puis la soixantaine arriva et la peur de la mort surgit comme une femme magnifique sans maquillage. Je me mis aussi à vouloir la comprendre et l’aimer car ma nature est ainsi faite que je ne puisse jamais lutter bien longtemps contre elle et la laisse toujours gagner.

Je me mis donc là aussi à confectionner des offrandes de nouvelles toiles, de nouveaux sourires, de nouveaux textes, et des poignées de main à perte de vue. L’envie de partager comme une ile vers laquelle on vogue encore et qui recule au fur et à mesure que la nuit peu à peu tombe, la nuit d’automne.

Illustration « conquistador » huile sur toile 100×100 cm Collection privée.

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