L’enthousiasme et la durée

Tu as sans doute connu ça. Je veux parler de ces journées où tu te lèves du bon pied en allant pisser joyeux et léger. Sans raison particulière tu te sens enthousiaste et aucune montagne ne semble susceptible de te résister. Aussi tu te jettes dans le travail à corps perdu avec la sensation d’avoir des ailes.

Et puis arrive le lendemain. Et là tout à changé. Tes articulations te font souffrir, tu remarques la vétusté du plafond qu’il faudrait bien rénover un de ces jours. Et par la fenêtre entr’ouverte tu entends la pluie qui tambourine sur les toitures. Tu irais bien te remettre sous la couette mais il y a tout ce fatras de petites choses sans intérêt à régler.

L’atelier en bas est en désordre, il faudrait remettre un peu de clarté car les élèves ne vont pas tarder à arriver. Il faudrait le faire et justement tu ne le fais pas. Tu te contentes d’allumer une clope et de faire semblant en rangeant ça et là quelques pinceaux, quelques tubes de couleurs. Tu fais du sur place dans un mauvais rêve. L’enthousiasme de la veille s’est envolé.

L’une des caractéristiques de l’enthousiasme c’est sa brièveté. Tu peux en profiter tout ton saoul durant quelques heures et ensuite c’est comme si quelque chose s’était vidé. Plus rien qu’une sorte de marasme dont la durée finit par gommer peu à peu toutes les promesses de la veille.

Comment faire pour retrouver cet enthousiasme ?

Cela ne te viendrait pas à l’esprit d’imaginer que cet enthousiasme est tout aussi factice que le manque d’énergie qui le précède ou le suit. Cela ne te vient jamais à l’idée que les deux sont étroitement liés. Interdépendants.

C’est que tu n’as qu’une seule obsession qui est celle de vivre toujours les choses « à fond » comme on sauce la moindre goutte de sauce d’une assiette pour n’en rien laisser. Question d’éducation ? D’avidité ? va savoir.

Profiter voilà le mot d’ordre qui gouverne ces deux états. Profiter du pire comme du meilleur parce que tu ne sais rien mettre entre les deux voilà tout.

Quand tu étais plus jeune tu épinglais des slogans inspirants que tu écrivais sur des post it.

Ton mur en était rempli ce qui est bien la preuve que ce problème d’enthousiasme vient de loin.

Un jour tu n’as plus rien affiché sur le mur. Tu t’es rendu compte de la supercherie. Tu t’es mis à avancer sans béquille, sans déambulateur. Chaque jour comme tu pouvais.

Aussi quand parfois l’enthousiasme revient tu t’en étonnes comme d’un cadeau que l’on n’attend plus. C’est mieux, beaucoup mieux. C’est un peu comme la vie ordinaire. Les échecs et les réussites. Sans doute pour mieux comprendre la valeur des choses tout simplement.

Sans savoir pourquoi tu penses à Bram Van Velde ce matin, au beau regard de cet homme qui longtemps a peint dans l’anonymat et dans la solitude. Que de chemin encore à arpenter avant d’obtenir la limpidité d’un tel regard… C’est sans doute pour cela que la durée existe et qu’il convient d’aller puiser la moindre solidité en elle en non dans la fugacité des enthousiasmes si épatants soient ils.

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