Prêt à tout quitter

Il arrive parfois que nous ayons envie de tout quitter comme on efface un tableau sous plusieurs couches de Gesso. Revenir à la virginité de la toile blanche et à la promesse d’un recommencement.

Qu’est ce qui nous pousse à agir ainsi ? Est-ce le constat que malgré nos efforts nous ne sommes parvenus qu’à réaliser une toile médiocre ? Est-ce un jugement intempestif ? La prise de conscience que le but que l’on se fixe au bout du compte est pour nous inatteignable ? Et dans ce cas pourquoi imaginer encore qu’en effaçant tout le travail réalisé nous aurons la possibilité de recommencer et de faire « mieux » ?

Cette illusion j’ai vécu avec une grande partie de ma vie. Pas seulement dans le domaine de la peinture. Dans tous les domaines de ma vie. Que ce soit des jobs, des relations amoureuses, les idées que je me faisais sur le monde et sur moi-même. Invariablement il arrivait toujours un moment où l’envie de tout quitter devenait comme l’issue d’un rêve, un éveil me permettant de m’engager dans un autre rêve tout aussi illusoire au bout du compte.

Il est possible que ce ne soit pas la qualité des rêves eux-mêmes qui soit la motivation principale de mon agissement. Mais plutôt l’intérêt plus ou moins conscient que je portais à l’espace entre-deux.

Ce ne sont pas les tableaux eux-mêmes mais la sensation aiguë de désœuvrement entre deux tableaux .

Une apnée qui me fascine depuis mon plus jeune age.

Et puis le temps passe, l’identité fluctue comme un combattant Sumo qui oscille d’un pied sur l’autre et finit parfois par se stabiliser durant des années dans la position verticale. Le temps semble s’arrêter ainsi et l’on oublie que cette immobilité apparente n’était là que pour nous permettre de reprendre souffle avant de se lancer à nouveau dans la lutte.

Parce que la vie pour certains être n’est rien d’autres que cette lutte tout simplement.

Il n’est pas question ici de parler de violence. Mais plutôt d’une condition naturelle du vivant. Sans mouvement, sans affrontement, sans tentative de grapiller du terrain sur quoi que soit il apparait que la vie n’est qu’une pâle apparence d’elle même.

D’ailleurs il suffit d’être en contact avec elle pour immédiatement constater ses rides, les traces laissées par les combats qu’elle à mené pour parvenir jusqu’à cet instant : peau des arbres, fissures du rocher, écume des vagues.

Chez l’être humain la narration semble vouloir remplacer l’évidence de ces traces laissées par l’errance dans l’habitude des conflits et des drames. Des plaisirs et des joies.

La voix, l’intonation d’une voix, l’éclat ou l’absence d’éclat d’un regard, la nature de l’épiderme qu’on aperçoit sous les couches de vêtement.

Nous entendons « Je suis » et « j’ai fait » comme des fréquences parasites qui semblent n’avoir à dire que ce que dit la sèche en cas de danger imminent. Un nuage d’encre.

Cette sensation de ne pas pouvoir me fier à cette couche verbale recouvrant le secret des défaites je n’ai jamais cessé de l’étudier depuis l’enfance.

Elle me flanquait une frousse effroyable à l’époque car tout ce que j’aurais pu imaginer de solide, sur quoi m’appuyer vraiment pour m’enfoncer dans le sol, m’enraciner dans une idée de moi-même ou du monde, m’élever vers la lumière. Tout cela ne tenait pas. La friabilité de la chose dite, sa volatilité recouvrait un secret partagé par tout le monde. Sauf moi.

La parole me tenait sans cesse à distance de ce secret. La parole des adultes et parfois aussi des autres enfants autour de moi, sans doute plus avancés, plus avertis de la nature de cette fameuse boite de Pandore que nul ne désirait ouvrir devant moi.

Pourtant ce secret était d’une puissance folle que l’invisibilité ou l’absence, le silence renforçait. Les cris et les coups pouvaient ils être autre chose que ces ondes concentriques qui naissent d’un ricochet à la surface des eaux ?

Je crois que j’ai quitté cette strate du langage usuel par lambeaux au tout début. Des lambeaux que je dû dans la douleur détacher de ce que je croyais être. Je croyais être un enfant comme tous les autres. Un enfant « normal ».

Pour panser mes plaies j’avais besoin du fleuve et de la forêt, de la plaine et du vent qui la traverse.

Et c’est là dans cette solitude qui à l’origine ne fut qu’un refus, qu’une fuite, une évasion que je pus enfin être en prise directe avec le secret dont personne ne parle.

J’ai observé la naissance de la mousse, des lichens, du perce neige, j’ai découvert des termitières et dans la pourriture des sols le ver et l’asticot qui sans un seul mot ne cessait pourtant de dire la même chose : « Je veux vivre parce que je vais un jour mourir ».

C’est ce que je voulais croire et que j’ai cru.

J’ai cru que seule la peur de mourir était la source de tout mouvement. Mais ce n’était que ma peur à moi bien sur qui ne cessait de s’enfoncer sous les mots pour ressurgir dans le regard des filles et l’odeur de pluie et de champignons des sous bois.

Alors je me suis approché de cette peur et j’ai commencé à me dire qu’un jour il me faudrait me tenir prêt à tout quitter en un instant.

Ma vie entière ne fus rien d’autre comme ma peinture que cette tentative de domestication de la peur de mourir.

Aujourd’hui je me demande où j’en suis avec cette peur. Et si il me fallait mourir soudain ce jour serais prêt ? Aurais je enfin vaincu ma peur ?

Je ne le crois pas. Ma peur reste comme ce secret que tout le monde sait et dont jamais on ne parle. Parce que je crois qu’il est inutile d’en parler tout simplement. La partie animale, où cette peur se tapie depuis toujours n’est pas accessible à la pensée tout comme la puissance immense qui permet de créer la peinture dont je ne cesse de rêver.

La peur et le désir sont liés dans une danse éternelle et silencieuse tout au fond de chacun de nous et nous ne pouvons guère en faire autre chose que des massacres, des guerres, des enfants ou des œuvres d’art avant de tout quitter qu’on l’accepte ou pas, peu importe.

Illustration « Dissolution » Peinture huile sur toile Patrick Blanchon

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