Perdre la face

Il ne va pas de soi dans une immédiateté propre à l’émotion que nous puissions comprendre cette gène de porter un masque dans ce nouveau paradigme que nous devons traverser- du moins espérons qu’il ne s’agisse que d’un passage. Espérons, car l’autre alternative, déclencherait une émotion toute aussi immédiate qu’incontrôlable par les individus que nous sommes, le désespoir.

Nous serions alors certains d’avoir une fois pour toutes « perdu la face », il en serait terminé de cette antique vision d’honneur tout comme d’ailleurs de la honte qui comme une ombre fidèle l’accompagne.

Si le port du masque a pour but de préserver celle ou celui qui accepte d’y obéir pour des raisons à la fois sanitaires et éthiques, pour le groupe dans son ensemble, il se pourrait qu’il devienne le déclencheur ultime faisant exploser la société toute entière fédérée autour du couple « honte et fierté » , de sa nécessité cristallisée dans le regard de l’autre sur chacun de nos faits et gestes.

Depuis la grèce antique nous vivons la société comme le terrain de jeux de cette honte et de cette fierté dont le but commun porte sur notre renommée individuelle. Qu’elle soit bonne ou mauvaise n’a pas d’importance vraiment, elle reste l’héroïne de tous nos navets, nos nanars, comme de nos chefs d’œuvres.

« Renommée », « réputation », « confiance » sont les fils d’un ouvrage personnel et collectif que nous remettons sans cesse sur le métier et ce sans même nous en rendre compte pour « faire et défaire » à la façon de Pénélope, l’étoffe de nos hontes et de nos fiertés. Ce que nous cachons derrière le mot de société.

Notre peur d’être seul. Notre vulnérabilité chronique.

Nous avons traversé trop de mots en « isme » imaginant à chaque fois trouver une solution nouvelle à nos hontes et nos fiertés encombrantes. En vain.

Désormais nous sommes fatigués, exténués et désabusés par ce qu’aura produit une telle société, avec ses hauts et ses bas mais qui nous offrait une liberté d’expression malgré tout pour qui n’avait pas honte de s’essayer à parler. La parole on pouvait encore s’en illusionner recouvrait le néant en lui dessinant un ou plusieurs sens qui le rendrait humain, à notre propre image si je puis oser ce retournement biblique.

Sous la honte et la fierté, désormais écaillées par l’habitude de l’effroi, du scandale, des innombrables monstruosités qui nous sont devenues familières notre société d’honneur n’a plus de sens. L’honneur n’a plus de sens. Ni d’ailleurs la honte, ni d’ailleurs la fierté.

Il n’y a plus désormais qu’une entité invisible qui nous regarde, chacun de nous dans notre propre insignifiance, et ce faisant la renforce.

Nous sommes passés malgré tout ce que l’on peut encore en dire de l’honneur au déshonneur. De la honte au remords en passant par la culpabilité pour tomber sur notre vacuité finale.

Le fait de poser un masque désormais sur nos visages d’en finir avec la « persona » pourrait sonner le glas définitivement de notre rêve d’individualité de façon évidemment inconsciente, indicible et stupéfiante.

Nous serions alors prêts pour nous dépêcher, nous fédérer autour d’un héros nouveau, d’un chef, et ce quel qu’il soit, pourvu qu’il possède une voix forte et claire, une voix de stentor qui puisse être entendue par tous par delà les bruits de bottes qui l’accompagnent depuis toujours.

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