Le remède à l’angoisse

Quand une complexité assaille l’esprit, il s’inquiète. La connaissance constitue une bonne thérapie contre l’angoisse.

Plus j’avance dans la peinture plus je me rends compte du peu que je sais, je vois alors la peinture comme une somme de complexités de plus en plus importante. Je deviens Sisyphe qui, son souffle une fois de plus repris, s’acharne à pousser sa pierre en haut de la montagne alors qu’il sait pertinemment que celle-ci dégringolera à nouveau de façon certaine.

A ces moments entre le gravissement et la chute, un espace calme, un vide dans lequel git le bon sens comme une production de mon absurdité.

Ce qui gouverne ce n’est pas la mémoire des choses vécues au travers de la peinture et qui me permettrait de réinsuffler la vie au bon sens. Je ne m’adapte pas par le souvenir à ce qui surgit là, immédiatement en triant un vaste catalogue de choses vues.

Non comme Don Quichotte j’ai des souvenirs, des pensées qui dominent au contraire et le plient à leur volonté, le réel.

Un moulin à vent ne peut pas être un moulin à vent car il ne m’est d’aucune utilité. Alors qu’un géant, me permet de conforter la raison qui toujours me donne ce pouvoir d’inventer.

Le bon sens, cher aux humanistes et qui sert de tampon à l’angoisse, qui la tient celée dans le flacon ne représente qu’une forme ( pour moi ) de la lâcheté dont je chercherais par une forme de bravoure tout aussi absurde à contrer.

Don Quichotte mais Cervantes aussi.

Ce qui fait que cette pause entre deux actions, deux pentes à gravir et redescendre, deux tableaux est en même temps le lieu de l’inquiétude, de l’angoisse lorsque l’esprit veut se rendre compte de l’absurdité de la tache qu’il s’est imposée.

A ces moments là j’ai besoin d’écrire, de lire, d’acquérir du savoir, comme si l’action de peindre, à elle seule m’avait complètement dépossédé de tout et me laissait vide. Un besoin irrépressible de remplir.

Comme on avale des victuailles.

Ce phénomène revient de façon régulière et aujourd’hui à nouveau j’éprouve le besoin de l’analyser dans sa présence.

Il y a dans un même moment la peur du vide, la peur de la mort, la peur de la défaite et toutes ces peurs sont susceptibles de produire une colère, un rage même, invisible aux yeux des autres. Donc dissimulée et retournée comme une arme contre ce que je crois être à ces périodes là.

La peur me transforme en mon propre ennemi qu’il faut abattre et ce malgré l’enflure humaniste, le vernis de bienveillance avec lesquels j’ai coutume de me peindre à mes yeux et aux yeux du monde.

L’inquiétude et l’angoisse résultent de cette prise de conscience aigue de mon insignifiance vis à vis de la peinture. Elles m’annulent, me rendent caduque, et dans cette prison de pensées saumâtres où je dois gauger quelques jours, fermentent déjà (je le sais à présent mais ça ne transforme pas pour autant l’instant en sinécure) de nouveaux tableaux à venir.

Alors comme un gant que l’on retourne l’orgueil se retourne aisément en humilité. En obéissance à ce qu’impose le bon sens à celui qui soudain se rend compte qu’il ne sait pas, qu’il ne sait rien vraiment :

Apprendre.

Cela peut sembler d’un ridicule achevé parfois. Et justement sans doute que cette exploration du ridicule me calme et m’enchante en même temps à nouveau.

Je peux dans ces moments peindre des carrés et des cercles, toute une géométrie de formes simples comme un gamin, en tirant la langue s’il le faut pour forcer ma concentration quant à l’hygrométrie de ces instants qui ne durent jamais bien longtemps, avant de reprendre le chemin de la pente mon gros rocher devant moi.

Ainsi je soigne l’absurde par l’absurde et cela finit par devenir quelque chose de raisonnable.

Et c’est muni de cette raison neuve chaque jour ou presque que je peux monter et descendre des montagnes en prenant comme prétexte que j’ai un rocher à pousser.

Illustration : Tone Bjordam

Il est plutôt rare que l’art et la science s’incarnent dans une même personne, c’est pourquoi les artistes et les scientifiques travaillent de plus en plus souvent ensemble. Bien sûr, il y a encore quelques préjugés de la part de certains scientifiques qui considèrent les artistes comme des « pelleteurs de nuages » et de certains artistes irrités par la froide objectivité des théories scientifiques. Le scientifique-musicien Scheffer trouve cela injuste car il pense que les meilleures idées apparaissent à la frontière de la raison et de l’intuition, ce qui n’est pas sans rappeler le concept de « bisociation » d’Arthur Koestler, qui utilise ce néologisme pour « distinguer entre le raisonnement routinier qui s’exerce, pour ainsi dire, sur un seul plan, et l’acte créateur qui opère toujours sur plus d’un plan »[3].

En science, on apprend aux étudiants à ne pas prendre de risques et à ne pas faire d’erreurs, ce qui ne les prépare pas à être originaux ou à penser différemment. Marten Scheffer considère que ce n’est pas en étudiant plus fort qu’ils deviendront plus créatifs, mais en pratiquant des activités non scientifiques. Le chercheur hollandais affirme qu’il serait privé de son inspiration scientifique si on lui enlevait sa musique.

En 2012, il s’est associé à l’artiste visuelle norvégienne Tone Bjordam pour produire un film inspiré de ses travaux sur les points de bascule dans les systèmes complexes. Il faut regarder ce film, Critical Transitions[4], un peu comme on se laisse hypnotiser par le mouvement des poissons dans un aquarium. L’artiste a créé ces images en s’inspirant des conversations qu’elle a eues avec Scheffer au sujet des systèmes aquatiques, notamment lors d’une excursion en forêt[5]. De son côté, le scientifique a composé la musique du film en s’inspirant des images de l’artiste. Le résultat de cet enrichissement mutuel est magnifique.   ( Extrait d’un article du site L’Agora :

http://agora.qc.ca/documents/le-don-de-soi-par-lart-et-par-la-science#_edn4

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :